Les filles du nouveau monde de Suzanne Desrochers : De la Salpêtrière à la Nouvelle-France, une vie décidée par le royaume

27 Oct 2026 | Canada, Littérature Canada, Romans historiques

En 1669, dans une rue de Paris, un père serre sa fille contre lui et tente de la faire disparaître sous sa cape. Les archers chargés de ramasser les pauvres approchent. Quelques instants plus tard, l’enfant lui est arrachée. Laure Beauséjour entre à la Salpêtrière tandis que ses parents sont chassés de la ville. Elle ne les reverra jamais.

Ainsi commence Les filles du nouveau monde, le premier roman de Suzanne Desrochers. Avant la traversée de l’Atlantique et les forêts canadiennes, il raconte une autre frontière : celle qui sépare les vies pauvres tolérées par le royaume de celles qu’il décide d’enfermer, de déplacer ou d’utiliser.

Laure grandit dans un établissement où elle apprend à coudre, à fabriquer de la dentelle et à se conformer à une discipline inflexible. Elle rêve pourtant d’un atelier à elle, quelque part près des Halles. Le pouvoir lui réserve un tout autre avenir. Avec plusieurs dizaines de jeunes femmes, elle doit partir en Nouvelle-France, se marier et contribuer au peuplement de la colonie.

Suzanne Desrochers relie ainsi une destinée individuelle, une politique sociale et un territoire colonial. Le roman ne raconte pas seulement le départ d’une Fille du roi : il suit ce que les décisions de la monarchie deviennent dans la vie quotidienne d’une jeune femme pauvre.


→ Explorer la littérature canadienne


Avant d’ouvrir le livre

Titre original : Bride of New France
Titre français : Les filles du nouveau monde
Autrice : Suzanne Desrochers
Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Première publication en anglais : 2011
Édition française lue : Charleston, 2022
Genre : roman historique, littérature canadienne
Époque du récit : 1669
Territoires principaux : Paris, l’Atlantique nord et la vallée du Saint-Laurent
Pour entrer dans le livre : pauvreté · enfermement · migration féminine · colonisation · Nouvelle-France

Le livre a également été publié au Québec sous le titre La fiancée de la Nouvelle-France. Il s’agit du même roman, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Cette lecture demande de distinguer deux plans. Laure est un personnage de fiction dont le parcours passe par la Salpêtrière. Les Filles du roi ont, quant à elles, connu des origines, des motivations et des conditions de départ diverses. Le roman ouvre une porte sur cette histoire sans résumer à lui seul toutes leurs trajectoires.


Laure Beauséjour — Apprendre à survivre dans les vies choisies par d’autres

Laure possède une volonté vive, un sens aigu de l’injustice et une intelligence que son origine sociale condamne à rester presque sans emploi. Enfant, elle apprend à observer ceux qui détiennent le pouvoir sur elle. Adolescente, elle comprend que son talent pour la dentelle la protège sans lui appartenir. En Nouvelle-France, elle doit acquérir d’autres savoirs : entretenir un feu, conserver des aliments, cultiver et supporter la solitude.

Son parcours n’est pas celui d’une héroïne qui conquiert progressivement sa liberté. À chaque étape, Laure gagne une marge d’action avant de rencontrer une nouvelle contrainte. La lecture, l’écriture et la dentelle lui permettent d’imaginer une vie autonome ; son départ interrompt ce projet. L’éloignement du royaume desserre ensuite certaines règles, mais le mariage et la maternité attendue définissent à nouveau son utilité.

Cette résistance sans victoire éclatante rend le personnage cohérent avec son époque et son histoire. Laure n’est pas toujours aimable. Elle se montre impatiente, dure et parfois injuste. Sa rudesse apparaît moins comme un trait destiné à séduire le lecteur que comme une manière de ne pas se laisser entièrement absorber par les institutions qui décident pour elle.

Personnages — Plusieurs manières de protéger, de croire ou de survivre

Madeleine est la seule véritable amie de Laure à la Salpêtrière. Marquée par les violences de son enfance, elle trouve dans la foi une forme de paix et espère rejoindre les Ursulines. Sa décision d’accompagner Laure donne au départ une dimension intime que la politique de peuplement ne peut expliquer.

Mme d’Aulnay accueille Laure pendant une partie de son enfance et lui apprend à lire, à écrire et à signer son nom. Sa disparition ramène la jeune fille à l’institution, mais l’instruction reçue modifie définitivement son regard sur ce qu’elle pourrait devenir.

Mme Gage et Mme du Clos représentent les rares protections possibles à l’intérieur de la Salpêtrière. La première défend Laure auprès de la supérieure ; la seconde reconnaît la valeur de son travail de dentellière.

Mme Rouillard, sage-femme installée depuis longtemps dans la colonie, connaît les grossesses, les réputations fragiles et les arrangements nécessaires. Elle oppose aux règles morales une priorité concrète : la survie des mères et des enfants.

Mathurin, ancien soldat devenu colon, épouse Laure avant de repartir vers les territoires de traite. Sa cabane et son absence résument la contradiction entre le peuplement voulu par la Couronne et l’attrait que la forêt et les fourrures exercent sur de nombreux hommes.

Deskaheh, capturé durant son adolescence et vivant parmi les Algonquins, souhaite retourner chez les Haudenosaunee. Sa relation avec Laure ouvre une filiation que l’ordre français de la colonie ne peut reconnaître. Le personnage demeure cependant moins développé que la jeune femme et largement perçu à travers son regard.

📖 Voir le livre sur Fnac.com | Amazon

Couverture du livre Les filles du nouveau monde de Suzanne Desrochers.
Les filles du nouveau monde — Suzanne Desrochers
De la Salpêtrière à la Nouvelle-France, le parcours de Laure révèle la place assignée aux femmes dans les projets de peuplement de la Couronne.

Paris — La pauvreté, l’enfermement et le travail

Une enfant prise dans la politique d’enfermement des pauvres

La première force du roman tient à son point de départ. Laure n’est pas orpheline lorsque les archers la découvrent. Elle le devient parce qu’une politique d’ordre public la sépare de ses parents. Son père est saltimbanque, sa mère épuisée par la faim et la maladie. Tous deux se cachent dans Paris depuis que l’édit de 1656 a organisé le renfermement des pauvres et la répression de la mendicité.

« Le royaume a besoin d’enfants, ceux des gueux y compris. »

Dans le roman, cette phrase éclaire tout le parcours de Laure. Le royaume refuse la présence visible des pauvres dans ses rues, mais il ne renonce pas à disposer de leurs corps. L’enfant peut être enfermée, mise au travail puis envoyée dans une colonie où sa capacité à enfanter deviendra utile.

L’arrière-plan historique est bien réel. L’édit du 27 avril 1656 crée l’Hôpital général de Paris et rassemble notamment Bicêtre, la Pitié et la Salpêtrière. L’objectif associe assistance, contrôle social et disparition de la mendicité dans la capitale. La Salpêtrière accueille alors une population très diverse de femmes et de fillettes ; il ne s’agit pas encore d’un hôpital au sens contemporain. Les Archives de l’AP-HP et l’histoire de la chapelle Saint-Louis permettent de replacer ce lieu dans sa fonction sociale initiale.

Suzanne Desrochers ne transforme pas ce contexte en exposé. Elle le fait éprouver à hauteur d’enfant : une cape rêche, l’odeur du père, une chanson retenue, puis une disparition. Le souvenir de cette séparation accompagnera Laure jusque dans sa propre maternité.

La Salpêtrière, entre assistance, discipline et travail

À la Salpêtrière, Laure connaît la faim, les dortoirs surpeuplés, la maladie et les sanctions. Elle y reçoit aussi une instruction inhabituelle pour une fille pauvre. Mme d’Aulnay lui apprend à lire, à écrire et à signer son nom. À l’ouvroir, elle développe un véritable talent pour la dentelle au point de France.

Ce savoir-faire ne la libère pas. Il améliore seulement sa place dans l’institution. La dentelle qu’elle fabrique peut orner les vêtements d’un noble, tandis que celle qui la réalise demeure vêtue de lin gris dans un atelier souterrain. Le roman montre ainsi une production luxueuse appuyée sur un travail féminin presque invisible.

Laure rêve d’ouvrir un atelier avec Madeleine et de former à son tour des apprenties. Ce projet compte parce qu’il est le premier avenir qu’elle formule elle-même. Il repose sur une compétence acquise, une amitié et la possibilité d’une autonomie économique. Son départ vers la Nouvelle-France met fin à ce rêve avant qu’il ait pu commencer.

Autour d’elle, plusieurs femmes donnent un visage différent à l’institution. Mme Gage tente de la protéger. Mme du Clos reconnaît son habileté. Madeleine trouve dans la foi un refuge que Laure ne partage pas toujours. Mireille, promise à un officier au Canada, meurt avant le départ. La Salpêtrière n’apparaît donc pas comme un bloc uniforme : la violence vient autant de sa structure que de la précarité des vies qu’elle rassemble.


Approfondir cette lecture
De la dentelle fabriquée sous surveillance à la maternité attendue dans la colonie, le roman montre comment le royaume attribue successivement plusieurs fonctions au corps des femmes.
→ Quand le corps des femmes devient un territoire à peupler


Jeunes femmes se préparant sous la surveillance d’une officière dans un dortoir de la Salpêtrière au XVIIe siècle.
À la Salpêtrière, les horaires, les vêtements, le travail et les déplacements placent chaque moment de la vie sous surveillance.

Des Filles du roi de Paris à la Nouvelle-France

Qui étaient réellement les Filles du roi ?

Le titre français inscrit le roman dans une histoire collective devenue fondatrice au Québec. Entre 1663 et 1673, environ huit cents jeunes femmes voyagent vers la Nouvelle-France avec le soutien financier de Louis XIV. La colonie souffre alors d’un fort déséquilibre entre les hommes et les femmes. La Couronne veut favoriser les mariages, retenir les colons et accroître durablement la population française dans la vallée du Saint-Laurent.

Le terme « Filles du roi » ne signifie pas qu’elles appartiennent à la famille royale. Le roi prend en charge leur traversée et leur accorde une aide destinée à faciliter leur établissement. Beaucoup sont pauvres et orphelines ; plusieurs viennent de la région parisienne. Selon Parcs Canada, elles ont en moyenne vingt-quatre ans et 80 % sont mariées dans les six mois qui suivent leur arrivée. Dix ans après leur venue, la population française de la vallée du Saint-Laurent a presque triplé. Parcs Canada

Une nuance est indispensable : Laure représente une trajectoire romanesque, pas l’origine de toutes les Filles du roi. Elles ne venaient pas toutes de la Salpêtrière, n’étaient pas toutes envoyées contre leur gré et ne formaient pas un groupe homogène. L’idée selon laquelle elles auraient été majoritairement des prostituées appartient à une réputation ancienne aujourd’hui contestée par les historiens.


Du roman à l’histoire
Laure incarne l’une des trajectoires possibles. Entre 1663 et 1673, environ 770 à 800 femmes aux origines diverses rejoignent la Nouvelle-France avec le soutien de la Couronne.
→ Qui étaient réellement les Filles du roi ?


Suzanne Desrochers part précisément de l’écart entre cette histoire documentée et la légende nationale. Dans ses notes, elle évoque l’image idéalisée qu’elle avait reçue enfant : de jeunes femmes honorées par le roi, accueillies à Québec puis devenues avec courage les mères fondatrices du Canada français. Son roman cherche ce que cette version lumineuse laisse hors champ : la pauvreté, la contrainte, le voyage, les corps malades et les jeunes femmes mal préparées à la vie qui les attend.

Une traversée qui donne au roman sa géographie

L’un des aspects les plus concrets du livre est la continuité du trajet. Laure ne passe pas brusquement de Paris à une forêt abstraite. Elle quitte la Salpêtrière par les quais de Seine, traverse Poissy, Mantes, Louviers et Elbeuf, puis atteint Rouen. D’autres jeunes femmes rejoignent le groupe avant l’embarquement sur le Saint-Jean-Baptiste.

Le navire reste immobilisé plusieurs semaines faute de vent. Lorsqu’il prend enfin la mer, il longe les îles Scilly et l’Irlande avant d’entrer dans l’Atlantique nord. La traversée dure plus de deux mois. L’eau se corrompt, les vivres diminuent, les maladies se propagent et les morts sont jetés par-dessus bord. L’arrivée à proximité de Terre-Neuve n’offre d’abord qu’une montagne de glace au milieu de la mer.

Cette lenteur géographique contribue à la puissance du récit, mais aussi à son manque de rythme. Le lecteur éprouve la durée, l’attente et l’épuisement avec les passagères. Certaines étapes paraissent longues parce que le voyage lui-même est une succession de jours presque identiques. Le dispositif est cohérent ; il peut néanmoins donner le sentiment que le roman avance moins vite que son histoire ne le promet.

À Tadoussac, puis à Québec, le territoire cesse d’être une rumeur. Laure découvre un établissement bien plus petit que la ville imaginée. Elle poursuit ensuite vers Ville-Marie en passant par Neuville, Grondines, Batiscan et Trois-Rivières. À chaque escale, des femmes descendent et regardent les canots repartir sans elles. La distribution des futures épouses prend alors une forme visible sur la carte.

Jeunes femmes du XVIIe siècle attendant d’embarquer avec leurs coffres sur un quai français.
Avant même la traversée, les jeunes femmes sont réunies, séparées et dirigées vers les territoires où elles devront s’établir.

En Nouvelle-France, le mariage devient une affaire d’État

Le roman montre une colonie portée par deux logiques qui se heurtent. La Couronne veut stabiliser des familles, développer les terres et augmenter la population. De nombreux hommes sont davantage attirés par la traite des fourrures et la vie dans les bois que par l’agriculture ou la présence auprès d’une épouse.

Mathurin incarne cette contradiction. Ancien soldat devenu colon, il accepte Laure comme épouse, mais repart rapidement avec les coureurs des bois. Il lui laisse une cabane sommaire à Pointe-aux-Trembles et la promesse de richesses futures. Laure doit affronter seule la faim, le froid et la peur de voir le feu s’éteindre pendant la nuit.

La cabane devait matérialiser l’établissement promis par le mariage. Elle devient une nouvelle forme d’enfermement. Après les dortoirs collectifs de Paris et la cale surpeuplée du navire, Laure découvre une solitude presque totale. Son apprentissage du territoire passe par des gestes élémentaires : conserver les braises, faire sécher des aliments, boucher les interstices du bois et tirer du sol de quoi survivre.

La Nouvelle-France lui offre pourtant des marges d’action inconnues à la Salpêtrière. L’autorité s’y exerce à distance, les règles sont contournées et les réputations peuvent parfois être protégées. Comme le constate le roman, « le bras du roi n’est pas assez long pour traverser l’océan et s’étendre sur les forêts du Canada ». Cet éloignement ne rend pas Laure libre, mais il ouvre des interstices où ses décisions redeviennent possibles.

Madeleine et Mme Rouillard — Deux fidélités qui maintiennent la vie

Madeleine donne au départ une dimension affective que l’organisation administrative ne peut effacer. Elle accepte de suivre son amie alors qu’elle espérait une place auprès des Ursulines. Sa maladie pendant la traversée rappelle brutalement que le voyage sélectionne aussi les corps capables de lui survivre.

Mme Rouillard apporte au roman une autre forme de présence féminine. Sage-femme installée depuis longtemps dans la colonie, elle connaît les naissances, les secrets et les compromis nécessaires. Elle comprend que les règles morales ne protègent pas toujours les femmes auxquelles elles s’appliquent. Son rôle n’est pas de sauver Laure de manière spectaculaire, mais de lui permettre de traverser une grossesse dangereuse et de préserver l’avenir de son enfant.

Suzanne Desrochers décrit précisément les pensées de Laure sans toujours leur donner une ampleur émotionnelle équivalente. On comprend parfois ses décisions plus facilement qu’on ne s’attache à elle.

Cette retenue affective explique en partie les avis partagés sur le roman. Les personnages secondaires ouvrent des pistes fortes, puis disparaissent souvent avant que leurs relations aient eu le temps de se développer. Le livre laisse alors une impression paradoxale : les vies racontées sont bouleversantes, mais la narration ne produit pas toujours l’émotion attendue.

Le regard porté sur les peuples autochtones

Le roman adopte principalement le point de vue d’une jeune Française du XVIIe siècle. Les peuples autochtones apparaissent d’abord à travers les récits de peur des colons, le vocabulaire dépréciatif de l’époque, les ambitions missionnaires et les intérêts liés à la fourrure. Cette perspective doit être replacée dans le regard colonial qu’elle met en scène ; elle ne constitue pas une description neutre des nations concernées.

Certains personnages introduisent une distance critique. Mme Rouillard rappelle que les ennemis sont toujours transformés en monstres et met en doute la prétention des missionnaires à imposer leurs valeurs aux habitants du territoire. Le roman montre aussi combien la survie et l’économie françaises dépendent des savoirs, des réseaux commerciaux et de la présence des peuples autochtones.

Deskaheh reste toutefois moins développé que Laure. Capturé durant son adolescence et vivant parmi les Algonquins, il souhaite retourner chez les Haudenosaunee. Sa relation avec Laure ouvre le récit à d’autres appartenances et à une filiation que la politique française ne peut accepter. Mais son intériorité demeure largement inaccessible : il est souvent regardé à travers le désir, la crainte ou les projections de Laure.

Cette limite compte. Le roman interroge efficacement la manière dont la Couronne utilise les femmes françaises, mais il laisse davantage en périphérie les populations dont les territoires rendent ce projet colonial possible. Une lecture contemporaine gagne à tenir ensemble ces deux dimensions.

Jeune femme entretenant seule le feu d’une cabane pendant un hiver de Nouvelle-France.
L’éloignement desserre l’autorité du royaume, mais laisse Laure seule face au froid, à la faim et aux absences de son mari.

Une lecture portée par l’histoire plus que par le romanesque

Les filles du nouveau monde est issu d’un travail de recherche approfondi. Suzanne Desrochers a consacré son mémoire de maîtrise aux Filles du roi, en associant histoire et création littéraire, avant de poursuivre des recherches sur les migrations féminines de Paris et de Londres vers l’Amérique du Nord coloniale. Penguin Random House

Cette connaissance donne au roman sa matière la plus solide. Les institutions, les métiers, les itinéraires, les conditions de traversée, la traite des fourrures et les stratégies de peuplement ne servent pas seulement de décor. Ils déterminent les choix possibles pour Laure.

La contrepartie apparaît dans la narration. Les informations historiques sont parfois plus vivantes que les relations entre les personnages. Certaines étapes s’étirent, les sentiments restent contenus et le récit manque par moments d’élan. La lecture peut donc sembler longue malgré la dureté des événements racontés.

Cette réserve ne rend pas le livre négligeable. Elle permet au contraire de dire précisément ce qu’il offre : un roman dont la valeur tient moins au suspense ou à l’intensité romanesque qu’à la découverte d’un système historique depuis la vie quotidienne d’une femme. C’est pour cette raison qu’il mérite de circuler, y compris auprès de lecteurs qui n’en retiendront pas nécessairement le style.

J’ai ouvert Les filles du nouveau monde parce que je ne connaissais pas l’histoire des Filles du roi. Le roman m’a davantage marquée par ce qu’il révèle que par sa manière de le raconter. Malgré ses longueurs, il laisse des images précises : une enfant arrachée à ses parents parce que leur pauvreté dérange, une dentellière dont le talent ne lui appartient pas, puis une jeune femme envoyée de l’autre côté de l’Atlantique pour prendre place dans les projets du roi. C’est cette histoire, longtemps rendue plus lisse par la légende, que j’ai envie de voir poursuivre son chemin parmi les lecteurs.

Les lieux du livre

LieuCe qu’il représente dans le récit
ParisLa pauvreté devenue une question d’ordre public et le premier arrachement de Laure
La SalpêtrièreUn lieu d’assistance, de discipline, de travail et d’enfermement
RouenL’attente du départ maritime et l’élargissement du groupe de voyageuses
L’Atlantique nordL’épreuve physique qui sépare définitivement les femmes de leur vie française
TadoussacLe premier contact avec le réseau colonial organisé autour du Saint-Laurent et de la traite
QuébecL’arrivée, l’observation des futures épouses et leur répartition dans la colonie
Trois-Rivières et les établissements du fleuveLa dispersion progressive des jeunes femmes
Ville-MarieUn centre de commerce, de pouvoir religieux et de relations avec les nations autochtones
Pointe-aux-TremblesLa cabane conjugale, l’hiver, la solitude et l’apprentissage concret de la survie

Le fleuve Saint-Laurent forme la véritable colonne vertébrale de la seconde moitié du roman. Il relie les établissements français tout en révélant leur fragilité : quelques implantations éloignées les unes des autres dans un territoire habité bien avant leur arrivée.


→ Explorer les récits qui relient littérature, déplacement et territoire


Suzanne Desrochers, l’histoire avant la fiction

Suzanne Desrochers a grandi à Lafontaine, un village franco-ontarien situé sur les rives de la baie Georgienne. Bride of New France, publié en anglais en 2011, est son premier roman. Il paraît ensuite en français sous les titres La fiancée de la Nouvelle-France au Québec et Les filles du nouveau monde en France.

Son parcours de recherche explique la précision documentaire du livre. Son mémoire de maîtrise à l’université York portait sur les Filles du roi et associait histoire et écriture créative. Elle a ensuite travaillé sur les migrations de femmes de Paris et de Londres vers l’Amérique du Nord coloniale.

Cette position entre plusieurs espaces — France, Canada anglophone, Canada français et Royaume-Uni — nourrit un roman attentif aux déplacements, aux récits nationaux et à ce qui disparaît lorsque l’histoire devient une légende fondatrice.

Pourquoi lire Les filles du nouveau monde aujourd’hui ?

Parce que le roman rend visible la dimension humaine d’une politique démographique. Dire que huit cents jeunes femmes ont été envoyées en Nouvelle-France reste abstrait. Suivre Laure permet de mesurer ce que recouvrent le départ, la traversée, le mariage rapide et la maternité attendue.

Le livre montre aussi comment plusieurs politiques apparemment distinctes se rejoignent. À Paris, le pouvoir veut faire disparaître les pauvres des rues. En Nouvelle-France, il veut établir une population française durable. Entre les deux, certaines femmes deviennent une ressource que l’on forme, transporte et marie selon les besoins du royaume.

Enfin, le roman invite à regarder avec prudence les récits de fondation. Les Filles du roi ont joué un rôle démographique majeur et leurs trajectoires ne se résument pas à la victimisation. Elles ont fondé des familles, transmis une langue et participé à la construction de nouvelles communautés. Reconnaître leur capacité d’action n’oblige pas à effacer les contraintes politiques, sociales et coloniales qui encadraient leur départ.

Pour quel lecteur ?

Ce roman peut particulièrement intéresser :

  • les lecteurs attirés par les faits historiques peu connus ;
  • ceux qui souhaitent découvrir la Nouvelle-France depuis une expérience féminine ;
  • les lecteurs sensibles à l’histoire sociale de Paris et à la condition des femmes ;
  • ceux qui apprécient les romans documentés, attentifs aux gestes quotidiens et aux conditions matérielles d’existence ;
  • les lecteurs qui acceptent un rythme lent lorsque le contexte historique occupe une place centrale.

Il conviendra moins à ceux qui attendent une grande fresque d’aventures, une romance développée ou un récit porté par des rebondissements constants. La traversée et le premier hiver possèdent une réelle force, mais l’ensemble conserve une narration retenue et parfois inégale.

Dans le même élan

Couverture du livre Jeanne, fille du roy de Suzanne Martel.
Jeanne, fille du roy — Suzanne Martel
Une jeune orpheline quitte la France pour la Nouvelle-France au XVIIe siècle et découvre les réalités d’une colonie où elle devra construire sa propre existence.
Couverture du livre Marie Major de Sergine Desjardins.
Marie Major — Sergine Desjardins
Le destin documenté d’une Fille du roi partie s’établir en Nouvelle-France éclaire l’expérience concrète de ces femmes entre migration, mariage et adaptation.
Couverture du livre Manon Lescaut de l’abbé Prévost.
Manon Lescaut — Abbé Prévost
Un classique du XVIIIe siècle sur une jeune femme confrontée aux contraintes sociales, à l’exil et à un destin largement façonné par le regard et les décisions des hommes.

Pour aller plus loin


Recevoir les carnets

Deux fois par mois, des lectures, des cultures du monde, des textiles et des récits, pour voyager autrement, que vous partiez ou pas.

0 commentaire

Envoyer un commentaire

Poursuivez votre lecture

Pin It on Pinterest

Share This