Le Paradis caché de Luca Di Fulvio : Apprendre, aimer et penser librement dans l’Italie de l’Inquisition

6 Oct 2026 | Italie, Littérature Italie, Romans historiques

Avril 1633, dans un village des Alpes italiennes.

Susanna risque le bûcher.

Elle est instruite, indépendante, belle, fille d’une prostituée. Son mari est mort assassiné. Dans une société où le savoir féminin inquiète et où une accusation de sorcellerie peut devenir une arme, ces éléments suffisent à construire contre elle une culpabilité.

Face à ses accusateurs se trouve Daniele, l’homme avec lequel elle a grandi.

Tous deux ont passé leur enfance au monastère de Santa Ulpizia. Susanna y est née ; Daniele y a été confié après la mort de sa mère. Livres, enseignement et curiosité intellectuelle les ont rapprochés avant que leurs chemins ne se séparent. Désormais adultes, ils se retrouvent au moment où le tribunal de l’Inquisition doit décider du destin de Susanna.

Autour d’eux, Luca Di Fulvio installe un conflit qui dépasse largement leur histoire d’amour : qui a le droit de savoir, de penser, de questionner et de transmettre ce qu’il a appris ?

Publié en français en 2023, quelques mois après la mort de Luca Di Fulvio, Le Paradis caché est son dernier roman. Plus sombre que Mamma Roma, il conserve pourtant ce qui traverse une grande partie de son œuvre : des personnages auxquels leur époque assigne une place et qui tentent d’en sortir.

Cette fois, la liberté passe par les livres.


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Avant d’ouvrir le livre

Titre : Le Paradis caché
Auteur : Luca Di Fulvio
Pays : Italie
Publication française : 2023
Édition française originale : Slatkine & Cie
Traduction : Elsa Damien
Genre : roman historique, roman d’apprentissage, intrigue judiciaire
Époque principale : première moitié du XVIIe siècle
Lieu : Alpes italiennes
Personnages principaux : Susanna et Daniele
Thèmes : savoir, condition féminine, Inquisition, sorcellerie, science, religion, transmission, liberté, amour

L’édition française situe l’action à San Michele, village alpin, et dans les communautés religieuses de Santa Ulpizia et Santissima Assunta Maria. Ces lieux appartiennent à la géographie romanesque de Di Fulvio : il faut donc éviter de chercher immédiatement à les transformer en destinations réelles.

Le contexte historique, lui, est essentiel.

En 1633, Galilée comparaît devant le Saint-Office. L’Europe savante débat depuis des décennies de la place de la Terre dans l’Univers. La circulation des idées, l’accès aux livres et la possibilité de contester une autorité intellectuelle ou religieuse peuvent engager bien davantage que la réputation d’un individu.

Di Fulvio place Susanna et Daniele dans cette tension entre un monde organisé par des vérités établies et des individus qui découvrent le pouvoir du questionnement.


Susanna et Daniele : grandir ensemble, devenir libres autrement

Susanna et Daniele partagent d’abord une enfance.

Leurs histoires commencent sous le signe de la perte. Susanna naît à Santa Ulpizia et perd sa mère. Daniele arrive au monastère à cinq ans après la mort de la sienne. Une relation très forte se construit entre eux, nourrie par une éducation inhabituelle et par la découverte du savoir.

Mais devenir adulte ne signifie pas la même chose pour un garçon et pour une fille dans le monde que décrit Di Fulvio.

Susanna

La curiosité de Susanna est l’un des moteurs du roman.

Elle apprend, lit, réfléchit et ne considère pas que son sexe devrait déterminer les limites de ce qu’elle peut comprendre. Cette liberté intellectuelle devient progressivement une liberté plus large : celle de se définir elle-même.

C’est précisément ce qui la rend vulnérable.

Une femme qui sait davantage que ce que son environnement juge nécessaire peut susciter la méfiance. Une femme qui transmet ce savoir à d’autres devient plus inquiétante encore.

Le roman fait ainsi du savoir féminin une question politique : apprendre permet à Susanna de comprendre le monde, mais aussi de comprendre que l’ordre qui l’entoure n’a rien de naturel.

Daniele

Daniele reçoit lui aussi une éducation qui élargit son horizon.

Son parcours prend cependant une direction différente. Le savoir lui ouvre des possibilités que la société reconnaît plus facilement à un homme. Son lien avec Susanna l’oblige progressivement à mesurer cette asymétrie.

Lorsqu’elle se retrouve accusée, leurs apprentissages communs prennent une autre fonction. Il ne suffit plus de connaître : il faut comprendre les mécanismes qui permettent à une institution de fabriquer une vérité judiciaire.

Le roman devient alors aussi une histoire de défense.

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Couverture du livre Le Paradis caché de Luca Di Fulvio.
Le Paradis caché — Luca Di Fulvio
Dans l’Italie de 1633, Susanna et Daniele affrontent un monde où savoir, foi, pouvoir et liberté individuelle entrent en tension.

Le paradis caché : le savoir comme territoire

Le titre prend progressivement tout son sens autour d’une idée simple : il existe des mondes auxquels on n’accède qu’en apprenant qu’ils existent.

Un livre peut en ouvrir un.

Une conversation aussi.

Une connaissance scientifique, une question correctement posée ou la découverte qu’une affirmation présentée comme évidente peut être discutée suffisent parfois à déplacer les frontières d’une existence.

Pour Susanna, ce territoire est d’autant plus précieux qu’il lui est en partie interdit.

L’éducation n’est donc pas dans le roman un simple moyen d’améliorer sa condition. Elle transforme sa manière de se percevoir. Lorsqu’elle comprend qu’elle est capable de penser, elle peut également commencer à contester l’idée que d’autres seraient naturellement autorisés à penser pour elle.

Le paradis caché devient ainsi moins un lieu qu’une possibilité intérieure rendue accessible par la connaissance.

1633 : lorsque regarder le ciel devient une affaire dangereuse

La date choisie par Luca Di Fulvio n’est pas neutre.

En 1633 se déroule le procès de Galilée devant le Saint-Office. Le savant est contraint d’abjurer les thèses héliocentriques qu’il avait défendues.

Le conflit entre science et religion au XVIIe siècle ne peut évidemment pas se résumer à une opposition simple entre deux blocs. Les institutions religieuses participent elles-mêmes à la production et à la transmission du savoir, tandis que les débats scientifiques traversent les milieux intellectuels européens.

Di Fulvio utilise néanmoins cette période pour poser une question romanesque particulièrement efficace : que se passe-t-il lorsqu’une nouvelle manière de comprendre le monde fragilise les certitudes sur lesquelles repose une autorité ?

Le ciel devient alors beaucoup plus qu’un décor.

Observer les astres, calculer leurs mouvements ou discuter des théories nouvelles revient à interroger la place de l’être humain dans l’Univers. C’est cette révolution intellectuelle que le roman fait entrer dans la vie de ses personnages. L’éditeur français présente d’ailleurs explicitement l’intrigue comme située dans le contexte de la révolution copernicienne.

Observation du ciel avec un instrument du XVIIe siècle, évoquant le contexte scientifique de 1633 dans Le Paradis caché.
1633, observer autrement
Au moment du procès de Galilée, regarder le ciel et discuter de nouvelles théories peut engager bien davantage qu’une simple question scientifique.

Les livres ne sont jamais de simples objets

Dans Le Paradis caché, lire produit des conséquences.

Les livres transportent des idées au-delà des lieux où elles sont nées. Ils permettent à quelqu’un qui vit dans un village isolé d’entrer dans une conversation commencée ailleurs et parfois plusieurs générations auparavant.

Cette circulation explique à la fois leur pouvoir et la volonté de les contrôler.

Pour Susanna, apprendre ne consiste pas à accumuler des connaissances. Elle découvre qu’il existe d’autres manières de comprendre le monde et que le savoir peut être partagé.

C’est ici que le roman rejoint une question très concrète de l’histoire culturelle : contrôler l’accès au savoir revient aussi à contrôler ceux qui peuvent participer à sa production et à sa transmission.

Di Fulvio donne à cette idée une incarnation romanesque. Un livre ouvert peut devenir plus dangereux, pour l’ordre établi, qu’un long discours.

Livres, manuscrits et matériel d’étude dans un environnement du XVIIe siècle, en écho au rôle du savoir dans Le Paradis caché.
Le savoir comme espace de liberté
Dans le roman, lire et apprendre ne servent pas seulement à comprendre le monde : ils donnent aussi à Susanna la possibilité de remettre en cause la place qu’on lui assigne.

Apprendre aux femmes : une transgression plus profonde qu’il n’y paraît

L’une des dimensions les plus intéressantes du roman apparaît lorsque Susanna ne se contente plus d’apprendre pour elle-même.

Elle transmet.

Le geste change alors de portée.

Une femme instruite peut encore être considérée comme une exception. Plusieurs femmes qui apprennent ensemble commencent à remettre en cause la règle qui les maintient dans l’ignorance.

Cette transmission clandestine donne au savoir une dimension collective. Ce que Susanna a reçu peut désormais circuler.

Il serait cependant trompeur de transformer le XVIIe siècle italien en un monde uniforme dans lequel aucune femme n’aurait accès à l’éducation. Les situations diffèrent selon les milieux sociaux, les territoires et les institutions ; certaines femmes des élites et certaines religieuses disposent d’une culture intellectuelle remarquable.

Le roman s’intéresse à autre chose : la puissance sociale que représente l’accès autonome au savoir lorsque celui-ci n’est pas également distribué.

C’est cette inégalité que Susanna refuse d’accepter comme une fatalité.

La sorcière : fabriquer une coupable

Susanna réunit progressivement plusieurs caractéristiques susceptibles de la rendre suspecte aux yeux de ceux qui veulent la condamner.

Elle connaît des choses qu’elle ne devrait pas connaître.

Elle parle.

Elle questionne.

Elle transmet.

Elle ne correspond pas suffisamment au comportement attendu d’elle.

Puis son mari meurt.

L’accusation de sorcellerie permet alors de transformer plusieurs écarts en une seule identité : la sorcière.

Di Fulvio montre ainsi la puissance d’un mot lorsqu’une institution possède le pouvoir d’en imposer la définition. À partir du moment où Susanna est désignée comme telle, chaque élément de sa vie peut être relu comme une preuve.

Sa connaissance devient suspecte.

Son indépendance devient suspecte.

Son histoire familiale devient suspecte.

Même ce qui pourrait témoigner en sa faveur risque d’être retourné contre elle.

Le procès porte donc autant sur le récit de sa vie que sur les faits qui lui sont reprochés.

Inquisition et chasse aux sorcières : deux réalités à distinguer

Le roman rapproche Inquisition, hérésie et accusation de sorcellerie. Pour le lecteur contemporain, une nuance historique mérite d’être conservée.

Les chasses aux sorcières européennes n’ont pas constitué un phénomène homogène. Leur intensité, leurs procédures et les autorités qui les conduisaient variaient considérablement selon les territoires et les périodes. Les tribunaux ecclésiastiques et les tribunaux civils ne se comportaient pas tous de la même manière.

Cette complexité ne retire rien à la violence des persécutions.

Elle permet plutôt de mieux comprendre le choix de Di Fulvio : il concentre dans son intrigue plusieurs peurs de l’époque — hérésie, savoir interdit, autonomie féminine, bouleversement scientifique — afin d’en faire une mécanique romanesque.

Le procès de Susanna devient le lieu où elles convergent.

Le procès : décider de ce qui peut être vrai

À mesure que l’intrigue avance, le tribunal prend une place centrale.

La question n’est plus seulement : Susanna est-elle coupable ?

Elle devient : qui possède le pouvoir de décider ce qui constitue une preuve ?

C’est là que le roman prend parfois la tension d’un thriller, caractéristique également relevée lors de sa publication française.

Daniele doit comprendre les règles, les témoignages, les intérêts et les rapports de force qui entourent l’accusation. La vérité n’apparaît plus comme quelque chose qui s’impose naturellement dès que les faits sont connus. Elle dépend aussi de ceux qui ont le droit de parler, de poser les questions et d’interpréter les réponses.

Di Fulvio retrouve ici un thème présent dans plusieurs de ses romans : la liberté exige de comprendre les mécanismes du pouvoir auquel on est confronté.

Religion, savoir et pouvoir : sortir des oppositions trop simples

Le Paradis caché pourrait facilement être réduit à un affrontement entre obscurantisme religieux et lumière scientifique.

Le roman est plus intéressant lorsqu’on évite cette simplification.

Susanna et Daniele ont précisément reçu une partie de leur éducation dans un environnement religieux. Des hommes et des femmes d’Église participent à leur apprentissage et à leur protection. Le problème n’est donc pas la présence de la religion en elle-même.

Le conflit apparaît autour de l’autorité.

Qui peut interpréter ?

Qui peut enseigner ?

Quelles connaissances peuvent circuler ?

À quel moment une question devient-elle une contestation ?

Cette nuance est essentielle pour comprendre la période autant que le roman. Le savoir circule à l’intérieur même des institutions qui cherchent parfois à le contrôler.

C’est ce qui rend les frontières beaucoup moins simples qu’une opposition entre deux camps.

Les Alpes : l’isolement relatif d’un monde qui n’est pourtant pas fermé

Le cadre alpin donne au roman une atmosphère particulière.

Montagnes, communautés religieuses et village semblent d’abord dessiner un univers isolé. Pourtant, les idées arrivent.

Les livres circulent.

Les connaissances scientifiques circulent.

Les institutions religieuses relient les territoires.

Les nouvelles aussi.

Cette tension entre isolement géographique et circulation intellectuelle est particulièrement féconde. Elle rappelle qu’un village du XVIIe siècle ne constitue pas nécessairement un monde coupé de tout.

Le paysage peut ralentir les déplacements.

Il n’arrête pas les idées.

Les lieux du Paradis caché

La géographie du roman appelle ici une certaine prudence.

San Michele

Le village de San Michele structure la vie des personnages, mais il appartient à l’espace romanesque construit par Luca Di Fulvio. Il fournit un cadre suffisamment crédible pour incarner une communauté alpine du XVIIe siècle sans devoir être transformé en destination précise.

Santa Ulpizia

Le monastère où grandissent Susanna et Daniele est le premier territoire de leur apprentissage.

Il représente une contradiction essentielle du roman : un espace religieux peut simultanément imposer des règles et permettre l’accès aux connaissances qui aideront un jour à les questionner.

Santissima Assunta Maria

Le couvent où Susanna est envoyée marque une nouvelle étape de son existence. Le rapport entre son corps, son identité de femme et les attentes de la société devient plus visible.

Les montagnes

Elles entourent les personnages sans les couper du monde. Leur présence donne au roman son espace physique tandis que les livres et les idées élargissent constamment cet horizon.

Le tribunal

Il constitue l’autre grand territoire du récit : un espace où les paroles sont recueillies, interprétées et transformées en vérité institutionnelle.

À propos de Luca Di Fulvio

Le Paradis caché occupe une place particulière dans l’œuvre de Luca Di Fulvio.

Né à Rome en 1957, l’écrivain avait commencé par le théâtre avant de se tourner vers le roman. Il racontait avoir été marqué durant sa formation par les cours de dramaturgie d’Andrea Camilleri et expliquait que l’expérience de la scène avait profondément nourri sa manière de construire ses personnages.

Ses romans l’ont ensuite conduit dans des territoires et des périodes très différents : New York, Venise, Buenos Aires, Rome ou les Alpes italiennes. Derrière cette diversité, une constante demeure : des personnages tentent d’échapper aux limites que leur naissance, leur classe, leur sexe ou leur époque semblaient leur imposer.

Le Paradis caché paraît en France en août 2023, après sa mort à Rome quelques mois auparavant. Son éditeur français l’a présenté comme son ultime roman.

Cette circonstance donne inévitablement une résonance particulière à un livre qui accorde autant de place à ce que l’on transmet aux autres.

Mais il n’a pas besoin d’être lu comme un testament.

Il fonctionne d’abord comme un roman de Di Fulvio : ample, mouvementé, attaché à ses personnages et convaincu que la liberté commence souvent lorsque quelqu’un découvre que le monde pourrait être différent de ce qu’on lui avait appris.

→ Découvrir Luca Di Fulvio (future page auteur)

Pourquoi lire Le Paradis caché aujourd’hui ?

Parce que la question placée au cœur du roman n’a rien perdu de son intérêt : que change l’accès au savoir dans la vie de quelqu’un ?

Pour Susanna, apprendre modifie progressivement tout.

Ce qu’elle pense possible.

Ce qu’elle accepte.

La manière dont elle regarde les autorités.

La façon dont elle se considère elle-même.

Et surtout ce qu’elle peut transmettre à d’autres femmes.

C’est probablement là que Le Paradis caché dépasse le mieux son cadre historique. La connaissance n’y apparaît jamais comme une collection de réponses définitives. Elle donne plutôt la capacité de poser de nouvelles questions.

Cette idée rejoint profondément le personnage de Susanna : son émancipation commence moins lorsqu’on lui apporte une vérité que lorsqu’elle découvre qu’elle possède elle aussi la légitimité de chercher.

Pour quel lecteur ?

Le Paradis caché conviendra particulièrement aux lecteurs qui aiment :

  • les grandes fresques romanesques ;
  • les personnages féminins qui cherchent à conquérir leur autonomie ;
  • les romans autour des livres et de la transmission ;
  • l’histoire des sciences et des idées ;
  • les intrigues judiciaires ;
  • les récits situés dans l’Italie ancienne ;
  • les romans où l’histoire d’amour accompagne un conflit plus large ;
  • les longues lectures portées par de nombreux rebondissements.

Les lecteurs de Mamma Roma retrouveront immédiatement certains ressorts familiers de Luca Di Fulvio. Le contexte change radicalement, mais la question reste proche : comment devenir celui ou celle que l’on souhaite être lorsque le monde a déjà décidé de votre place ?


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