Mamma Roma de Luca Di Fulvio : Rome, 1870, une ville et un pays à inventer

4 Oct 2026 | Italie, Littérature Italie, Romans historiques

Rome, 1870.

La ville que nous connaissons comme capitale de l’Italie ne l’est pas encore. Elle appartient toujours aux États pontificaux, protégés par les troupes françaises, tandis que le royaume d’Italie existe depuis moins de dix ans et attend encore de faire de Rome sa capitale.

C’est dans cette ville en suspens que Luca Di Fulvio fait converger trois trajectoires.

Pietro est un jeune orphelin qui découvre dans la photographie une manière de regarder le monde et, peut-être, d’agir sur lui. Marta a grandi dans un cirque et refuse la place que les autres voudraient lui assigner. Nella, comtesse issue d’un tout autre milieu, porte des convictions républicaines qui la placent en porte-à-faux avec son rang.

Ils arrivent avec leurs blessures, leurs désirs et leurs idées d’une vie meilleure. Autour d’eux, Rome s’apprête elle aussi à changer de destin.

Luca Di Fulvio expliquait avoir choisi cette ville parce qu’elle est, pour lui, celle où les habitants de la péninsule ont fini par devenir Italiens. Mamma Roma fait ainsi coïncider deux apprentissages : des personnages cherchent la vie qu’ils veulent mener au moment où l’Italie cherche encore ce qu’elle veut devenir.

Publié en français en 2021 dans une traduction d’Elsa Damien, le roman possède l’ampleur des grandes fresques populaires : aventures, passions, politique, violence, rencontres et retournements se succèdent sur près de 700 pages.

Mais son personnage le plus vaste reste peut-être celui qui lui donne son titre.

Rome, mère d’adoption de ceux qui arrivent au moment même où elle change d’histoire.


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Avant d’ouvrir le livre

Titre français : Mamma Roma
Titre original : La ballata della città eterna
Auteur : Luca Di Fulvio
Pays : Italie
Publication originale : 2020
Publication française : 2021, Slatkine & Cie
Traduction française : Elsa Damien
Genre : roman historique, roman d’apprentissage, fresque populaire
Époque : 1870-1871
Lieu principal : Rome
Contexte : fin des États pontificaux, prise de Rome, achèvement de l’unification italienne
Personnages principaux : Pietro, Marta et Nella

Luca Di Fulvio lui-même résistait pourtant à l’étiquette de « roman historique ». Il expliquait commencer par imaginer ses personnages, leurs rêves et leurs désirs, avant de leur chercher une « maison historique ». Il considérait davantage ses livres comme des romans d’apprentissage, d’aventure, d’amour et de quête de liberté.

C’est une bonne clé pour entrer dans Mamma Roma.

L’histoire de l’Italie n’est pas un cours glissé dans le roman. Elle crée les conditions dans lesquelles Pietro, Marta et Nella peuvent remettre en cause ce qui semblait déterminé par leur naissance.


Pietro, Marta et Nella : trois vies qui convergent vers Rome

Ils viennent de milieux différents, possèdent des caractères très éloignés et n’attendent pas la même chose de Rome. Pourtant, tous les trois arrivent dans la ville avec une question commune : quelle part de sa vie peut-on choisir lorsque presque tout semblait décidé à l’avance ?

Pietro

Pietro est orphelin.

Son regard constitue l’un de ses principaux moyens d’action. Il veut changer le monde avec un appareil photographique, à une époque où la photographie est encore une technique relativement récente et où son pouvoir documentaire commence à transformer la manière de représenter les événements.

Chez lui, regarder n’est pas passif. Une photographie peut conserver une trace, montrer ce que d’autres préféreraient ne pas voir et donner une existence publique à une réalité.

Cette ambition accompagne son apprentissage : Pietro doit découvrir ce qu’un regard peut réellement changer.

Marta

Marta a grandi dans le monde du cirque.

Son univers semble très éloigné de celui de Nella : corps, spectacle, déplacements, vie collective, précarité. Pourtant, Marta porte elle aussi des aspirations qui dépassent la place que son environnement et son époque réservent aux femmes.

Elle s’intéresse à la politique et refuse de vivre dans l’ombre des hommes. Di Fulvio la construit comme une jeune femme qui doit conquérir son autonomie dans une société où cette liberté reste loin d’être acquise.

Nella

Nella possède ce qui manque aux deux autres : un nom, un rang social et une certaine sécurité matérielle.

Mais cette position ne suffit pas à lui donner la vie qu’elle souhaite.

Comtesse et républicaine, elle porte en elle une contradiction qui rejoint celle de Rome : appartenir à un monde ancien tout en désirant participer à celui qui vient.

Di Fulvio expliquait que Nella avait été le premier personnage du roman à apparaître dans son imagination : une femme privilégiée qui découvre que la vie qu’elle mène ne correspond plus à celle qu’elle veut vivre.

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Couverture du livre Mamma Roma de Luca Di Fulvio.
Mamma Roma — Luca Di Fulvio
Dans la Rome de 1870, Pietro, Marta et Nella cherchent leur liberté tandis que la ville s’apprête à devenir la capitale d’une Italie encore en construction.

Rome avant Rome

Pour comprendre le roman, il faut oublier un instant la capitale italienne contemporaine.

En 1870, Rome n’appartient pas encore au royaume d’Italie. Le pape Pie IX règne sur ce qui subsiste des États pontificaux et des troupes françaises assurent sa protection.

L’unification de la péninsule a pourtant déjà profondément transformé la carte politique. Le royaume d’Italie a été proclamé en 1861. Turin en a été la première capitale, puis Florence à partir de 1865.

Rome reste la grande pièce manquante.

La guerre franco-prussienne de 1870 change brutalement la situation. Napoléon III rappelle les troupes françaises. Le pouvoir pontifical se retrouve sans son principal soutien militaire.

Le 20 septembre 1870, les troupes italiennes entrent dans Rome après avoir ouvert une brèche dans les murailles près de Porta Pia.

L’année suivante, Rome devient capitale du royaume d’Italie.

Mamma Roma installe ses personnages précisément dans ce basculement. L'Histoire n'est donc jamais très loin de leurs aventures : une frontière politique disparaît au moment où chacun tente de déplacer les frontières de sa propre existence.

Porta Pia et les murailles de Rome vers 1870, lieu associé à l’entrée des troupes italiennes dans la ville le 20 septembre.
Porta Pia, 20 septembre 1870
L’ouverture d’une brèche dans les murailles permet l’entrée des troupes du royaume d’Italie. Rome rejoint le nouvel État italien et devient sa capitale l’année suivante.

Une ville où arrivent les nouveaux Italiens

Le choix de Rome possède une autre force.

La nouvelle capitale attire des personnes venues de régions qui, quelques années auparavant, appartenaient encore à des États différents. Fonctionnaires, militaires, entrepreneurs, ouvriers, journalistes, commerçants et familles convergent vers une ville appelée à devenir le centre administratif du nouveau royaume.

L’Italie existe politiquement avant d’exister complètement dans les habitudes, les langues ou les appartenances.

Les dialectes restent puissants. Les expériences historiques diffèrent profondément entre Piémont, Lombardie, Toscane, Vénétie, Sicile, anciens États pontificaux ou ancien royaume des Deux-Siciles.

Rome devient alors un lieu où ces populations commencent à partager des institutions et une histoire nationale commune.

C’est ce qui intéressait particulièrement Luca Di Fulvio. Né lui-même à Rome, il disait avoir compris en écrivant ce roman combien la ville avait été le lieu où s’était construit un sentiment d’appartenance italien.

Pourquoi la photographie compte autant

Le choix de faire de Pietro un photographe est particulièrement juste pour cette période.

Au XIXe siècle, la photographie change progressivement la relation aux événements. Une guerre, une rue, un monument ou un visage peuvent désormais laisser une trace qui ne dépend plus seulement du dessin ou du récit écrit.

Rome elle-même est abondamment photographiée.

Ses ruines antiques attirent les voyageurs, mais l'appareil peut aussi enregistrer une ville en transformation : murailles, rues, quartiers, habitants, travaux.

Pietro appartient ainsi à une génération qui découvre qu'une image peut devenir un document.

Son appareil introduit dans le roman une question qui dépasse la technique : que choisit-on de montrer lorsqu'on regarde une société en train de changer ?

Atelier de photographie vers 1870 avec appareil sur trépied et plaques photographiques, évoquant le regard de Pietro dans Mamma Roma.
Photographier le monde au moment où il change
Au XIXe siècle, la photographie acquiert progressivement une fonction documentaire. Dans Mamma Roma, elle donne à Pietro une manière de regarder son époque et l’espoir d’agir sur elle.

La politique descend dans la rue

Dans Mamma Roma, les grandes idées ne restent pas confinées aux institutions.

Monarchie.

République.

Pouvoir temporel du pape.

Nation.

Liberté.

Égalité.

Ces mots déterminent des alliances, des conflits et des trajectoires individuelles.

Marta s'intéresse à la politique. Nella affirme des convictions républicaines malgré son appartenance aristocratique. Pietro cherche à intervenir sur le réel par l'image.

Cette dimension explique pourquoi l'Italie de 1870 convient si bien aux personnages de Di Fulvio : aucun d'eux n'est satisfait de la place qui lui a été attribuée.

L'époque entière semble poser la même question.

Une société peut-elle devenir autre chose que ce qu'elle était jusque-là ?

La famille que l’on construit

Derrière la grande fresque historique se trouve un thème beaucoup plus intime : la famille.

Les trois personnages principaux connaissent, chacun à sa manière, l'absence, la rupture ou la solitude. Leur rencontre ouvre la possibilité de créer d'autres formes d'attachement.

Luca Di Fulvio accordait beaucoup d'importance à cette idée. À propos de Mamma Roma, il expliquait qu'un noyau de personnes capables de se soutenir et de grandir ensemble pouvait constituer une famille sans partager nécessairement le même sang.

Le titre prend alors une autre signification.

Mamma Roma n'est pas seulement la ville-mère de l'Italie nouvelle.

Rome recueille aussi des individus qui arrivent sans appartenir encore complètement à quelque part.

La nation et la famille se construisent ainsi parallèlement dans le roman : par les liens que l'on choisit autant que par ceux dont on hérite.

Un roman populaire au sens littéraire du terme

Luca Di Fulvio ne cherche pas la retenue.

Il aime l'aventure, les grands sentiments, les personnages confrontés à des situations extrêmes et les retournements de destinée. Il revendiquait notamment son goût pour Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo et Les Trois Mousquetaires.

Mamma Roma assume pleinement cet héritage.

Les trajectoires se croisent, se séparent et se retrouvent. Les personnages affrontent la violence, l'injustice, les complots, les différences sociales et les conséquences de leurs propres choix.

Cette générosité romanesque explique les près de 700 pages de l'édition française originale.

Le lecteur n'est pas invité à contempler 1870 depuis une distance historique. Il entre dans une ville agitée et suit des personnages qui ignorent encore ce que nous savons : Rome deviendra capitale et l'Italie poursuivra sa construction nationale.

L'Histoire est connue. Leur histoire ne l'est pas.

Une Italie unifiée sur le papier, diverse dans la réalité

Le roman offre aussi une bonne porte d'entrée vers une question essentielle pour comprendre l'Italie contemporaine : que signifie réellement « faire l'Italie » ?

L'unification politique n'efface ni les identités locales ni les écarts économiques, linguistiques et sociaux de la péninsule.

Une formule attribuée à Massimo d'Azeglio résume traditionnellement ce défi : l'Italie étant faite, il resterait à faire les Italiens.

Qu'elle soit devenue célèbre sous une forme probablement reconstruite importe moins ici que l'idée qu'elle exprime.

Un État peut être créé rapidement.

Une identité commune demande davantage de temps.

Di Fulvio installe son roman exactement à cet endroit : entre la naissance institutionnelle d'un pays et l'apprentissage quotidien d'une appartenance commune.

Les lieux de Mamma Roma

Rome est bien davantage qu'un décor dans le roman. Elle fournit aux personnages leurs possibilités, leurs dangers et une grande partie de leur imaginaire.

Les rues de Rome

La ville se découvre à hauteur de ses habitants : quartiers populaires, commerces, lieux de passage et espaces où se côtoient des mondes sociaux différents.

Cette Rome-là importe davantage au roman que la succession des monuments antiques.

Les murailles et Porta Pia

Le 20 septembre 1870, la brèche de Porta Pia marque l'entrée des troupes italiennes dans Rome et la fin effective du pouvoir temporel des papes sur la ville.

Le lieu permet aujourd'hui encore de comprendre physiquement ce que représente cette rupture.

Le monde du cirque

Avec Marta, le roman entre dans un univers mobile, populaire et spectaculaire qui contraste avec les milieux aristocratiques fréquentés par Nella.

Les lieux du pouvoir

Rome reste au début du récit une capitale pontificale. Église, aristocratie, forces politiques et nouveaux acteurs du royaume d'Italie coexistent dans un espace dont l'équilibre est en train de disparaître.

La Rome qui se transforme

Après 1870 commence une transformation urbaine considérable. Devenue capitale, Rome doit accueillir les institutions et la population d’un État moderne.

Le roman se situe au seuil de cette métamorphose. Une partie de cette histoire reste aujourd’hui lisible dans la ville : les murailles, Porta Pia, mais aussi les quartiers et les grands axes qui accompagnent progressivement la transformation de la Rome pontificale en capitale nationale.


Parcourir aujourd’hui la Rome de Mamma Roma

Rome permet ainsi de prolonger le roman sur le terrain. Il ne s’agit pas de rechercher chaque lieu fréquenté par Pietro, Marta ou Nella, mais de retrouver la ville qui change de statut en 1870 : ses anciennes limites, les traces de la prise de Rome et les transformations urbaines engagées lorsqu’elle devient capitale.

→ Sur les traces de Mamma Roma : parcourir la Rome qui devient capitale


À propos de Luca Di Fulvio

Luca Di Fulvio naît à Rome en 1957 et y vit une grande partie de sa vie. Dramaturge et romancier, il construit une œuvre particulièrement attachée aux grandes fresques narratives et aux personnages qui cherchent à échapper à une destinée imposée.

Ses romans ont conduit ses lecteurs dans plusieurs villes et plusieurs époques : New York avec Le Gang des rêves, Venise avec Les Enfants de Venise, Buenos Aires avec Les Prisonniers de la liberté, puis Rome avec Mamma Roma. Son œuvre a connu une diffusion internationale importante. Il est mort en mai 2023.

Cette géographie pourrait faire penser à un écrivain de romans historiques. Di Fulvio revendiquait plutôt le roman d'apprentissage et d'aventure : les époques servent de terrain aux rêves, aux luttes et aux transformations de ses personnages.

Avec Mamma Roma, le retour à sa ville natale possède néanmoins une dimension particulière. Il disait même avoir eu le sentiment, après l'écriture du livre, de se sentir enfin romain.

→ Découvrir Luca Di Fulvio (future page auteur)

Pourquoi lire Mamma Roma aujourd’hui ?

Parce que le roman donne chair à un moment historique dont nous connaissons tellement bien le résultat que nous oublions facilement son incertitude.

L'Italie nous paraît ancienne.

En tant qu'État unifié, elle est pourtant plus jeune que nombre de ses monuments, de ses villes, de ses traditions régionales et même de certaines identités locales qui la composent.

Mamma Roma replace le lecteur au moment où rien de tout cela n'est encore complètement stabilisé.

Rome change de souveraineté.

Une capitale doit être inventée.

Des populations venues de différentes parties de la péninsule doivent apprendre à se penser comme appartenant au même pays.

Et au milieu de cette histoire collective, Pietro, Marta et Nella cherchent eux aussi une appartenance, une famille et une liberté qui ne leur ont pas été données d'avance.

Le roman permet ainsi de comprendre quelque chose que les cartes politiques racontent mal : un pays ne naît pas le jour où ses frontières sont tracées. Il commence alors une autre histoire, beaucoup plus longue, celle de ceux qui doivent apprendre à l'habiter ensemble.

Pour quel lecteur ?

Mamma Roma conviendra particulièrement aux lecteurs qui aiment :

  • les grandes fresques romanesques ;
  • les romans d'apprentissage ;
  • Rome et son histoire ;
  • le Risorgimento et l'unification italienne ;
  • les personnages qui tentent de s'affranchir de leur milieu ;
  • les histoires où trajectoires individuelles et événements collectifs s'entremêlent ;
  • les romans généreux en aventures et en rebondissements ;
  • les longues lectures dans lesquelles on s'installe pour plusieurs jours.

C'est également une excellente lecture pour aborder l'unification italienne autrement que par une succession de dates et de batailles.


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