Dans la famille Levi, les phrases reviennent.
Le père répète les mêmes jugements. La mère reprend certaines expressions. Les enfants héritent de surnoms, de formules, de souvenirs transformés en mots. Avec les années, ce vocabulaire devient une manière de se reconnaître.
C’est cette matière que Natalia Ginzburg place au centre de Les Mots de la tribu.
Elle raconte son enfance et sa jeunesse dans une famille juive et antifasciste de Turin. Autour d’elle passent ses parents, ses frères et sa sœur, des amis, des militants, des intellectuels et des écrivains. Le fascisme s’installe. Les arrestations arrivent. La guerre bouleverse les vies. Son mari Leone Ginzburg est arrêté puis meurt en prison à Rome en 1944.
Le livre garde pourtant une tonalité souvent vive, parfois drôle.
Natalia Ginzburg restitue les habitudes, les excentricités, les disputes et surtout le vocabulaire commun qui a fini par devenir la mémoire sonore de la famille.
Le titre original italien dit exactement cela : Lessico famigliare.
Un lexique familial.
Le titre français, Les Mots de la tribu, déplace légèrement l’accent, mais conserve l’idée essentielle : une famille peut aussi se transmettre par la langue qu’elle construit au fil du temps.
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Avant d’ouvrir le livre
Titre original : Lessico famigliare
Autrice : Natalia Ginzburg
Pays : Italie
Publication originale : 1963
Genre : récit autobiographique, mémoire familiale
Lieu principal : Turin
Période racontée : principalement des années 1920 aux années 1950
Contexte : Italie fasciste, antifascisme, persécution des Juifs, guerre et après-guerre
Récompense : prix Strega 1963
Traduction française : Michèle Causse
Le livre raconte l’enfance et l’adolescence de Natalia Ginzburg, puis les années de guerre et d’après-guerre à travers la vie de sa famille.
Le comique des paroles familiales et le tragique des événements historiques avancent ensemble.
Cette tension donne au livre sa singularité.
L’Histoire entre dans la maison.
La maison, elle, continue à parler sa propre langue.
Une famille au centre du livre
Giuseppe Levi
Le père de Natalia domine une grande partie du récit par sa voix.
Scientifique, professeur d’anatomie, homme autoritaire, colérique, exigeant, il juge constamment ce qui l’entoure.
Ses formules reviennent.
Ses expressions deviennent presque des refrains.
Le lecteur finit par reconnaître sa manière de parler avant même de réfléchir à ce qu’il dit.
Cette répétition produit quelque chose de très singulier : la personnalité du père passe autant par son vocabulaire que par ses actes.
Lidia Tanzi
La mère apporte un autre rythme.
Elle chante.
Elle se plaint.
Elle raconte.
Elle se souvient.
Sa manière de parler est moins autoritaire que celle de son mari, mais tout aussi identifiable.
Les mots de la famille se construisent aussi dans cette opposition entre deux voix.
Les frères et la sœur
Autour des parents gravitent les enfants Levi.
Chacun possède ses habitudes, ses engagements, ses relations et sa manière d’entrer dans le monde adulte.
Plusieurs se rapprochent des milieux antifascistes.
Les discussions politiques, les absences, les arrestations et les engagements traversent progressivement la vie familiale.
Natalia elle-même reste longtemps en retrait dans le récit.
C’est un choix important.
Elle raconte les autres avant de se raconter elle-même.
Un lexique pour tenir une famille ensemble
Le livre repose sur une idée très simple et très puissante.
À force d’être répétés, certains mots deviennent des signes de reconnaissance.
Une phrase prononcée des dizaines d’années plus tôt suffit à faire revenir un visage.
Un surnom restitue une relation.
Une expression familiale peut contenir une histoire entière.
Ginzburg écrit ainsi la mémoire d’une manière presque inverse de la grande autobiographie.
Elle ne cherche pas à reconstruire méthodiquement chaque étape de sa vie.
Elle suit les mots.
La langue devient un système de rappel.
Les phrases familiales fonctionnent comme des archives affectives.
Cette idée donne au livre une portée très large.
Chaque famille possède, à des degrés différents, ce type de vocabulaire privé : des mots dont le sens complet n’existe que pour ceux qui les ont partagés.

Expressions, surnoms et phrases répétées deviennent chez Ginzburg une mémoire familiale aussi durable que les objets et les photographies.
Turin, ville familiale et politique
Turin est beaucoup plus qu’un décor.
La famille Levi appartient à une bourgeoisie intellectuelle profondément ancrée dans la ville.
Le père travaille à l’université.
Les enfants grandissent dans un environnement où se croisent scientifiques, intellectuels, écrivains et militants.
Le fascisme transforme progressivement ce milieu.
Les relations familiales se mêlent alors à la politique.
Des amis sont surveillés.
Des proches sont arrêtés.
Les engagements antifascistes deviennent dangereux.
Turin apparaît ainsi sous deux formes simultanées :
une ville familiale, faite de maison, d’habitudes et de relations ;
une ville politique, où l’opposition au fascisme s’organise et se paie parfois très cher.
Cette superposition donne au livre une grande profondeur sans qu’il devienne jamais un traité historique.
L’antifascisme dans la vie quotidienne
Chez Ginzburg, l’antifascisme entre dans le récit par les personnes.
Des amis arrivent.
D’autres disparaissent.
On parle de quelqu’un qui a été arrêté.
Les frères prennent position.
Les parents s’inquiètent.
Cette manière de raconter donne à l’Histoire une texture particulière.
La politique se mesure aussi en absences.
En conversations interrompues.
En visites plus rares.
En personnes que l’on ne peut plus voir librement.
Le livre ne transforme pas la famille Levi en héroïsme collectif.
Ses membres restent complexes, parfois contradictoires, souvent drôles.
C’est précisément cette normalité qui donne de la force à la dimension politique du récit.
Une famille juive italienne
La famille Levi est juive.
Cette appartenance existe dans le livre sans être présentée comme une identité uniforme ou constamment mise en avant.
Elle fait partie d’un monde familial, culturel et social plus vaste.
Les lois raciales fascistes de 1938 changent brutalement la situation.
Ce qui appartenait à l’histoire privée d’une famille devient une catégorie politique utilisée par l’État.
La violence du fascisme tient aussi à cette transformation :
une identité vécue de multiples façons devient soudain un motif d’exclusion imposé de l’extérieur.
Ce thème rejoint directement Bassani et Primo Levi, mais depuis un autre point de vue.
Chez Bassani, l’exclusion transforme la société ferraraise.
Chez Primo Levi, elle conduit jusqu’à la déportation.
Chez Natalia Ginzburg, elle traverse une histoire familiale racontée depuis ses mots, ses habitudes et ses relations.
Leone Ginzburg : l’histoire entre dans la vie de Natalia
Leone Ginzburg occupe une place essentielle dans la vie de Natalia.
Intellectuel, éditeur et militant antifasciste, il appartient aux milieux qui gravitent autour de Turin et de la maison d’édition Einaudi.
Natalia l’épouse en 1938.
Leur vie commune est profondément marquée par la répression politique.
Leone est envoyé au confino, puis reprend son engagement clandestin. Il est arrêté à Rome en 1943 et meurt en détention en février 1944 après avoir été torturé.
Cette histoire pourrait devenir le centre tragique du livre.
Ginzburg garde une grande retenue.
Le drame reste immense, mais il s’inscrit dans une continuité de voix, de souvenirs et de relations.
Cette sobriété donne au livre une puissance particulière.
Einaudi : les livres entrent dans la famille
L’histoire de Natalia Ginzburg est aussi étroitement liée à celle des éditions Einaudi.
Fondée à Turin en 1933, la maison réunit autour d’elle plusieurs intellectuels antifascistes.
Leone Ginzburg en est l’une des figures importantes.
Natalia y travaillera elle-même.
Cette proximité avec le monde de l’édition apparaît dans le livre par les personnes, les conversations et les amitiés.
La littérature appartient au même réseau que la politique, l’amitié, les conflits familiaux et les engagements.
C’est aussi ce qui donne à Turin une place si particulière dans le récit : la ville devient simultanément espace familial, intellectuel et éditorial.

Autour de Natalia et Leone Ginzburg, l’édition, l’amitié, la littérature et l’engagement politique appartiennent au même milieu intellectuel.
Écrire sans embellir
Le style de Ginzburg donne au livre sa force.
Les phrases sont souvent simples.
Les descriptions restent sobres.
L’émotion arrive rarement par une déclaration directe.
Elle vient d’un détail.
D’une phrase répétée.
D’un souvenir qui revient.
D’un silence.
Cette économie évite la nostalgie et la dramatisation.
Ginzburg ne transforme pas son enfance en âge d’or, ni son histoire familiale en tragédie continue.
Elle garde ensemble le ridicule et le grave.
Le quotidien et l’Histoire.
Le rire et la perte.
C’est précisément ce mélange qui donne au livre sa vérité littéraire.
La mémoire n’est pas chronologique
Les Mots de la tribu ne se lit pas comme une autobiographie rigoureusement organisée.
La mémoire avance par associations.
Un mot rappelle une personne.
Une personne en rappelle une autre.
Une phrase ressurgit.
Une époque se superpose à une autre.
Cette construction convient parfaitement au sujet.
La famille n’est pas racontée comme une succession de dates.
Elle est racontée comme un ensemble de voix qui continuent à vivre dans la mémoire.
Le titre prend alors toute sa force.
Ce que Natalia conserve de sa tribu, ce sont aussi les mots qu’elle entend encore.
Les lieux des Mots de la tribu
Turin
Turin est le cœur du livre.
La maison familiale, l’université, les milieux intellectuels et les relations antifascistes y composent une géographie très dense.
La ville permet de comprendre le livre par sa vie intellectuelle et politique autant que par ses quartiers.
La maison des Levi
La maison joue un rôle essentiel.
Elle concentre les voix, les habitudes, les disputes, les visites et les expressions qui forment le fameux lexique familial.
Elle représente presque le premier territoire du livre.
Les lieux de l’antifascisme turinois
Turin possède une histoire antifasciste particulièrement riche.
Les réseaux intellectuels fréquentés par les Levi et les Ginzburg permettent d’élargir le récit familial vers une histoire collective.
Les lieux d’Einaudi
La maison d’édition appartient pleinement à la géographie intellectuelle de Natalia Ginzburg.
Elle relie le livre à une histoire plus vaste de la littérature italienne du XXe siècle.
À propos de Natalia Ginzburg
Natalia Levi naît à Palerme en 1916 mais grandit à Turin.
Elle appartient à une famille juive, intellectuelle et antifasciste.
Elle épouse Leone Ginzburg en 1938 et partage avec lui une vie profondément marquée par la répression politique.
Après la guerre, elle travaille notamment pour Einaudi et construit une œuvre importante faite de romans, nouvelles, essais et textes autobiographiques.
Lessico famigliare, publié en 1963, lui vaut le prix Strega et devient l’un de ses livres les plus connus.
Son œuvre se distingue par une écriture apparemment simple, très attentive aux relations familiales, aux paroles ordinaires et à la manière dont l’Histoire entre dans les vies privées.
→ Découvrir Natalia Ginzburg (future page auteur)
Pourquoi lire Les Mots de la tribu aujourd’hui ?
Parce que le livre montre que la mémoire familiale se conserve aussi dans la langue.
Une phrase entendue cent fois peut survivre à celui qui la prononçait.
Un surnom peut restituer une personne entière.
Une expression ridicule peut devenir précieuse parce qu’elle appartient à ceux qui ne sont plus là.
Ginzburg donne à cette évidence quotidienne une forme littéraire remarquable.
Le livre permet aussi de comprendre une partie de l’Italie du XXe siècle depuis une maison.
Le fascisme, l’antifascisme, les lois raciales, la guerre et les engagements politiques traversent une famille qui continue malgré tout à se parler, à se disputer et à inventer ses propres mots.
C’est probablement cette coexistence qui rend le livre si vivant.
L’Histoire passe. Les voix restent.
Pour quel lecteur ?
Les Mots de la tribu peut particulièrement toucher les lecteurs attirés par :
- les récits de famille ;
- les autobiographies écrites avec retenue ;
- les livres où la langue devient un sujet en elle-même ;
- l’histoire de Turin et de l’antifascisme italien ;
- les récits sur la mémoire et la transmission ;
- les œuvres où le comique et le tragique coexistent ;
- les écritures simples en apparence, mais extrêmement précises.
Le livre peut sembler discret au début.
Il gagne progressivement en densité à mesure que les phrases familiales deviennent familières au lecteur.
À la fin, elles appartiennent presque à sa propre mémoire.
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