Le Jardin des Finzi-Contini de Giorgio Bassani : Quand une ville commence à exclure les siens

22 Sep 2026 | Bibliothèque essentielle, Italie, Littérature Italie, Romans historiques

Un mur entoure le jardin.

Derrière lui se trouvent des arbres, une grande maison, un court de tennis et une famille juive de la haute bourgeoisie de Ferrare : les Finzi-Contini.

Pendant longtemps, ce monde semble presque inaccessible.

Puis l’Italie fasciste promulgue les lois raciales de 1938.

Ceux qui étaient intégrés à la société italienne découvrent qu’ils peuvent en être exclus par décision politique. Le narrateur, jeune homme juif de Ferrare, ne peut plus fréquenter son club de tennis. Les Finzi-Contini ouvrent alors leur terrain à quelques jeunes gens frappés par les mêmes mesures.

Le mur change de sens.

Ce qui séparait autrefois une famille privilégiée du reste de la ville semble désormais offrir un refuge.

À l’intérieur, on joue au tennis. On parle de littérature et de politique. On se retrouve dans la grande maison. Le narrateur tombe amoureux de Micòl Finzi-Contini.

La vie continue.

Et pourtant, le lecteur sait quelque chose que les personnages ne peuvent pas encore mesurer entièrement : ce jardin n'arrêtera pas l'Histoire.

Publié en 1962 et récompensé la même année par le prix Viareggio, Le Jardin des Finzi-Contini est devenu l'œuvre la plus célèbre de Giorgio Bassani.

Mais le réduire à un roman sur la persécution des Juifs italiens serait insuffisant.

C'est aussi un roman sur l'amour qui n'advient pas, la jeunesse regardée depuis l'âge adulte, l'illusion de pouvoir préserver un monde et la manière dont une ville peut continuer à sembler familière alors qu'elle commence à exclure certains de ses habitants.

Et derrière le jardin, il y a toujours Ferrare.


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Avant d’ouvrir le livre

Titre original : Il giardino dei Finzi-Contini
Auteur : Giorgio Bassani
Pays : Italie
Publication : 1962
Genre : roman
Lieu principal : Ferrare, Émilie-Romagne
Période principale : de la fin des années 1920 au début de la Seconde Guerre mondiale, avec un cœur narratif autour de 1938-1939
Contexte : fascisme italien, lois raciales de 1938, exclusion progressive des Juifs italiens
Ensemble littéraire : Le Roman de Ferrare

Le roman s'inscrit dans un ensemble plus vaste auquel Bassani consacra une grande partie de son œuvre : Le Roman de Ferrare.

Ferrare n'y est pas un simple décor.

La Fondation Giorgio Bassani la présente comme la véritable protagoniste de ses histoires : une ville précise, historiquement située, à travers laquelle l'écrivain interroge aussi l'Italie confrontée à son passé fasciste et à la persécution des Juifs.

Cette dimension est essentielle pour lire Le Jardin des Finzi-Contini.

Bassani raconte des individus.

Mais il observe aussi une société.


Les personnages au cœur du livre

Le narrateur

Son prénom n'est jamais donné.

Il appartient à une famille juive de la bourgeoisie ferraraise et partage plusieurs traits biographiques avec Giorgio Bassani, sans pour autant devoir être confondu avec lui.

Il raconte depuis l'après-guerre.

Cette distance change tout.

Le jeune homme vit les événements sans connaître leur issue. Le narrateur adulte, lui, sait ce qui s'est passé.

Entre les deux se glisse la mémoire.

C'est elle qui donne au roman sa tonalité particulière : chaque moment heureux est raconté depuis un avenir qui connaît déjà sa disparition.

Micòl Finzi-Contini

Micòl est au centre du souvenir.

Intelligente, cultivée, indépendante, souvent insaisissable, elle appartient à ce monde protégé derrière les murs du jardin.

Le narrateur l'aime.

Mais Micòl refuse progressivement la possibilité de cet amour.

Elle est beaucoup plus qu'une figure romanesque inaccessible. Son rapport au temps constitue l'une des clés du livre : elle préfère ce qui est terminé, préservé par le souvenir, à ce qui pourrait encore devenir.

Bassani construit ainsi autour d'elle une tension entre le passé que l'on peut conserver et l'avenir que l'on ne peut pas maîtriser. Treccani souligne précisément cette relation de Micòl et du narrateur à un passé auquel tous deux restent profondément attachés.

Alberto Finzi-Contini

Frère de Micòl, Alberto rassemble autour de lui une partie du petit groupe qui fréquente le jardin.

Plus fragile, moins assuré que sa sœur, il appartient lui aussi à cette jeunesse dont le lecteur connaît l'extrême vulnérabilité historique.

Giampiero Malnate

Malnate vient de Milan.

Ses convictions politiques, ses discussions avec le narrateur et sa présence auprès des Finzi-Contini font entrer dans le jardin un monde qui dépasse Ferrare.

Il représente aussi une autre manière de regarder l'avenir : davantage tournée vers la politique, l'action et la possibilité d'un changement collectif.

L'Histoire se chargera pourtant de contredire cette confiance.

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Couverture du roman Le Jardin des Finzi-Contini de Giorgio Bassani
Le Jardin des Finzi-Contini – Giorgio Bassani
À Ferrare, la mémoire d’une jeunesse de la bourgeoisie juive italienne bientôt rattrapée par les lois raciales fascistes.

1938 : lorsque l’exclusion devient une politique

Le basculement du roman est discret.

Il ne commence pas par une arrestation.

Il commence par des interdictions.

En 1938, le régime fasciste italien adopte une série de mesures antisémites qui excluent progressivement les Juifs de nombreux domaines de la vie publique.

Pour le narrateur, cette politique se traduit notamment par l'exclusion du club de tennis.

Le détail pourrait sembler secondaire.

Il ne l'est pas.

Bassani montre comment une politique de discrimination entre dans la vie quotidienne : avant de devenir persécution extrême, l'exclusion modifie les études, les relations, les habitudes, les lieux que l'on peut fréquenter et la manière dont les autres vous regardent.

L'expérience rejoint directement celle de Bassani. La Fondation qui porte son nom rappelle combien les lois raciales de 1938 modifièrent ses propres fréquentations et laissèrent une blessure durable chez un jeune homme qui se considérait d'abord comme italien.

C'est l'une des grandes forces du roman.

L'Histoire n'arrive pas soudainement depuis l'extérieur.

Elle s'installe dans la normalité.

Le jardin : refuge, privilège et illusion

Lorsque les jeunes Juifs exclus du club de tennis sont invités chez les Finzi-Contini, le jardin semble offrir une réponse au monde extérieur.

Derrière les murs, il reste possible de jouer.

De discuter.

De lire.

De tomber amoureux.

La propriété paraît suspendue hors du temps.

Mais cette protection est ambiguë.

Les Finzi-Contini appartiennent à une bourgeoisie suffisamment fortunée pour avoir longtemps cultivé une forme de retrait. Leur immense propriété les sépare déjà de la société avant même que celle-ci ne commence à les rejeter.

Le refuge repose donc aussi sur un privilège.

Et surtout, le mur protège des regards ; il ne protège pas de l'Histoire.

Cette tension donne au jardin sa puissance symbolique.

Plus le monde extérieur devient menaçant, plus cet espace semble précieux.

Plus le lecteur avance, plus il comprend qu'il est condamné.

Mur de briques et végétation dans une rue de Ferrare, évoquant la géographie du jardin fictif imaginé par Giorgio Bassani.
Derrière les murs
Le jardin des Finzi-Contini n’existe pas. Bassani l’inscrit pourtant si précisément dans Ferrare que murs, portes et jardins privés de la ville semblent parfois prolonger l’espace du roman.

Un roman d’amour qui refuse l’histoire d’amour

Il serait pourtant dommage de laisser l'Histoire absorber entièrement le roman.

Au centre du Jardin des Finzi-Contini, il y a aussi une expérience beaucoup plus intime : un jeune homme aime une jeune femme qui ne l'aime pas comme il le souhaite.

Le narrateur interprète les gestes de Micòl.

Il espère.

Il attend.

Il se trompe.

Leur relation possède toutes les incertitudes d'un amour de jeunesse.

C'est précisément cette banalité qui donne au roman une partie de sa force.

Les personnages ne vivent pas chaque instant en se demandant quelle place il occupera dans l'histoire du fascisme et de la persécution.

Ils vivent.

Ils désirent.

Ils se jalousent.

Ils parlent de littérature.

Ils jouent au tennis.

La catastrophe historique n'annule pas la vie ordinaire qui la précède. Elle lui donne rétrospectivement une autre lumière.

La mémoire transforme tout

Bassani ne raconte pas cette histoire au présent.

Le narrateur revient vers sa jeunesse depuis un monde où celle-ci a disparu.

Dès le prologue, une visite à la nécropole étrusque de Cerveteri fait surgir la question des morts et de ce qui demeure d'eux. Treccani souligne l'importance de cette ouverture : chez Bassani, le temps n'efface pas la blessure ; le passé reste présent.

Cette construction évite au roman un suspense artificiel.

Nous savons que le jardin sera perdu.

Nous savons ce qui arrivera aux Juifs d'Europe.

Nous savons que plusieurs personnes dont le narrateur restitue les conversations, les habitudes et les gestes n'auront pas d'avenir.

L'enjeu devient donc différent :

que peut sauver la mémoire lorsqu'elle ne peut sauver les êtres ?

Le roman apporte une réponse par sa propre existence.

Il redonne des lieux, des voix et des gestes à ceux que l'Histoire a fait disparaître.

Une famille juive profondément italienne

Le livre permet aussi de sortir d'une représentation simplifiée de la communauté juive italienne.

Les familles juives de Ferrare ne forment pas un ensemble homogène.

Elles diffèrent par leur richesse, leurs pratiques religieuses, leurs opinions politiques, leurs relations sociales et leur manière de se penser dans la société italienne.

Certaines avaient entretenu des rapports avec le fascisme avant les lois raciales.

Cette réalité rend 1938 encore plus brutale.

L'exclusion ne frappe pas une population vivant nécessairement en dehors de la société nationale.

Elle transforme en étrangers des Italiens qui se considéraient comme tels.

L'expérience personnelle de Bassani éclaire cette dimension sans faire du roman une autobiographie déguisée : l'écrivain appartenait lui-même à la communauté juive ferraraise et avait grandi dans un milieu largement intégré à la société de la ville.

Ferrare : une ville familière qui change de visage

Bassani donne à Ferrare une précision remarquable.

Les rues, les remparts, le cimetière juif, le Corso Ercole I d'Este et différents espaces urbains permettent au lecteur de construire progressivement une géographie.

Mais la ville change sans nécessairement changer d'apparence.

Les façades sont les mêmes.

Les rues sont toujours là.

Ce sont les droits et les relations entre les habitants qui se transforment.

Cette manière de raconter la persécution est particulièrement forte.

Bassani montre qu'un territoire familier peut devenir étranger sans qu'aucune frontière physique ne soit franchie.

Le narrateur est toujours chez lui.

Et pourtant, certains lieux ne lui sont plus accessibles.

Les lieux du Jardin des Finzi-Contini

Corso Ercole I d’Este

Cette longue perspective de la Ferrare Renaissance appartient pleinement à l'imaginaire géographique du roman.

Mais une précision est essentielle : on ne peut pas visiter le jardin des Finzi-Contini.

Il n'existe pas.

Bassani a construit un lieu littéraire à partir de la géographie réelle de Ferrare. La Fondation Giorgio Bassani rappelle que les lecteurs cherchent depuis longtemps ce jardin autour du Corso Ercole I d'Este alors qu'aucune propriété ne correspond exactement à celle du roman.

Cette absence rend paradoxalement le lieu encore plus intéressant.

Le jardin est suffisamment ancré dans la ville pour sembler réel, mais suffisamment transformé par l'écriture pour appartenir définitivement à la littérature.

Les remparts

Les murailles entourant Ferrare occupent une place importante dans la géographie bassanienne.

Elles permettent de retrouver une ville où les distances restent lisibles à pied ou à vélo et où la limite entre centre urbain et espaces plus ouverts demeure perceptible.

Elles prolongent également, sans la reproduire exactement, le motif de la frontière qui traverse le roman.

Le cimetière juif

Le cimetière juif de Ferrare est l'un des lieux où la relation entre ville, communauté juive et mémoire devient concrète.

Bassani lui-même y est enterré.

Le visiter après le roman déplace naturellement la lecture : on quitte l'espace inventé du jardin pour entrer dans une histoire bien réelle de la présence juive à Ferrare.

La ville juive de Ferrare

Synagogues, anciennes rues du ghetto et lieux de mémoire permettent d'élargir le roman à une histoire beaucoup plus longue que celle des Finzi-Contini.

C'est important.

Le livre raconte une famille imaginaire.

L'histoire juive de Ferrare, elle, ne l'est pas.

Rue du quartier juif historique de Ferrare, ville au cœur de l’œuvre de Giorgio Bassani.
La Ferrare juive, au-delà de la fiction
Les Finzi-Contini sont des personnages de roman. La présence juive à Ferrare appartient, elle, à plusieurs siècles d’histoire, brutalement marqués au XXe siècle par les lois raciales fascistes et les persécutions.

→ Sur les traces du Jardin des Finzi-Contini : parcourir la Ferrare de Giorgio Bassani


À propos de Giorgio Bassani

Giorgio Bassani naît à Bologne en 1916 mais grandit à Ferrare.

Cette ville deviendra le centre géographique et moral d'une grande partie de son œuvre.

Les lois raciales de 1938 marquent profondément son parcours. Antifasciste, il est arrêté en 1943 puis quitte Ferrare pour Florence avant de s'installer à Rome après la guerre.

Écrivain, poète, éditeur et défenseur du patrimoine, Bassani joue également un rôle important dans la vie culturelle italienne.

Son activité éditoriale mérite d'être rappelée : chez Feltrinelli, il soutient notamment la publication du Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

Le lien est particulièrement intéressant pour notre corpus Poropango : deux livres aujourd'hui essentiels pour lire l'Italie se rencontrent ainsi aussi dans l'histoire éditoriale.

Bassani consacrera ensuite plusieurs décennies à reprendre et organiser ses récits ferrarais jusqu'à leur réunion dans Le Roman de Ferrare.

Sa Fondation conserve aujourd'hui manuscrits, correspondance, bibliothèque et objets personnels ; elle possède notamment plus de deux mille pages manuscrites liées au Jardin des Finzi-Contini.

→ Découvrir Giorgio Bassani (future page auteur)

Pourquoi lire Le Jardin des Finzi-Contini aujourd’hui ?

Parce que le roman montre avec une précision particulière comment l'exclusion peut commencer.

Pas nécessairement par le spectaculaire.

Par un club auquel on n'a plus accès.

Une école qui ferme ses portes.

Une relation qui change.

Quelqu'un qui ne vous salue plus comme auparavant.

Une société commence à redéfinir qui appartient pleinement au « nous ».

Bassani ne transforme pas cette mécanique en démonstration.

Il la laisse entrer dans la vie de ses personnages.

C'est ce qui la rend si perceptible.

Mais le livre reste également précieux pour une autre raison.

Il refuse de réduire ceux qui seront victimes de l'Histoire à leur statut de victimes.

Micòl n'existe pas seulement parce que nous savons ce qui arrivera aux Juifs de Ferrare.

Elle lit, plaisante, décide, refuse, désire autre chose que ce que le narrateur attend d'elle.

Les Finzi-Contini ont leurs habitudes, leurs privilèges, leurs contradictions.

Ils sont vivants avant d'être des disparus.

La mémoire de Bassani ne les enferme pas dans leur mort. Elle leur restitue une existence.

Pour quel lecteur ?

Le Jardin des Finzi-Contini peut particulièrement toucher les lecteurs attirés par :

  • les romans où la mémoire transforme le récit ;
  • l'histoire de l'Italie fasciste et des lois raciales ;
  • l'histoire des Juifs italiens ;
  • les villes qui deviennent de véritables personnages littéraires ;
  • les amours de jeunesse racontées depuis l'âge adulte ;
  • les récits où l'intime et l'Histoire avancent ensemble ;
  • les écritures lentes, précises et mélancoliques.

Ce n'est pas un roman historique au sens habituel.

Bassani écrit sur un monde qu'il a lui-même connu.

Et cette proximité est précisément ce qui donne à Ferrare sa densité.


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