L’Inventaire des nuages de Franco Faggiani : Marcher dans les Alpes sur les traces d’un métier disparu

7 Oct 2026 | Italie, Littérature Italie, Nature writing, Prix de la Montagne Cortina

Dans la vallée de la Maira, au début du XXe siècle, les hommes et les femmes vivent de ce que la montagne leur permet : quelques bêtes, de petites cultures, le bois, les travaux saisonniers. Dans les hameaux d’altitude, les conditions de vie peuvent être particulièrement rudes.

Et puis il y a les cheveux.

Pendant l’hiver, ils sont triés et préparés. Au printemps, des hommes parcourent les vallées pour les collecter avant de les revendre aux ateliers qui fabriquent des perruques.

On les appelle les caviè.

En 1915, Giacomo Cordero doit apprendre ce métier.

Il vit à Prazzo, dans le Val Maira, avec son grand-père Girolamo, sa mère Lunetta et la vieille Desideria. Il a étudié et imaginait probablement son avenir ailleurs. Mais l’Italie vient d’entrer dans la Première Guerre mondiale. Une infirmité à la jambe lui évite le service militaire et son grand-père décide de lui confier l’une des activités les plus délicates de la famille : parcourir les montagnes pour acheter des cheveux.

Giacomo part donc sur les sentiers. Il devra apprendre à reconnaître une chevelure, à en estimer la valeur, à négocier son achat et à comprendre les femmes qui acceptent de s’en séparer. Car les cheveux qu’il rapporte ne sont jamais tout à fait une marchandise comme une autre.

Ils ont poussé pendant des années. Ils appartiennent au corps. Ils peuvent représenter la beauté, la jeunesse, la féminité, mais aussi une ressource susceptible d’être vendue lorsque l’argent manque.

À mesure que Giacomo apprend son métier, Franco Faggiani fait apparaître tout un monde montagnard au bord de la transformation.

L’Inventaire des nuages raconte ainsi beaucoup plus qu’un métier oublié. Il raconte ce que l’on découvre d’un territoire lorsqu’on le parcourt lentement, de maison en maison, en prenant le temps d’écouter ceux qui y vivent.


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Avant d’ouvrir le livre

Titre français : L’Inventaire des nuages
Titre original : L’inventario delle nuvole
Auteur : Franco Faggiani
Pays : Italie
Publication originale : 2023
Publication française : 2024
Éditeur français : Paulsen, collection La Grande Ourse
Traduction : Romane Lafore
Genre : roman d’apprentissage, roman de montagne
Époque : à partir de 1915
Territoire principal : Val Maira, Piémont
Lieu central : Prazzo
Personnage principal : Giacomo Cordero
Thèmes : montagne, transmission, métiers disparus, pauvreté rurale, Première Guerre mondiale, cheveux, commerce, marche, mémoire, rapports entre générations

Le roman a reçu le Prix de la Montagne Cortina 2023. Sa traduction française est parue chez Paulsen en 2024.

Prazzo et le Val Maira existent réellement. La géographie littéraire de Faggiani peut donc être retrouvée sur une carte et, surtout, parcourue.


Giacomo : apprendre à regarder avant d’apprendre à vendre

Giacomo n’était pas destiné à devenir caviè.

Il a étudié, contrairement à beaucoup d’habitants des montagnes qui l’entourent. Lorsque l’Italie entre en guerre en 1915, son infirmité l’empêche cependant de rejoindre l’armée. Son grand-père Girolamo lui impose de rester à Prazzo et lui transmet progressivement les activités commerciales de la famille.

La collecte des cheveux constitue l’apprentissage le plus singulier.

Il ne suffit pas de parcourir les villages avec de l’argent en poche. Giacomo doit apprendre à évaluer ce qu’on lui propose, à négocier sans humilier, à observer les situations familiales et à comprendre ce que représente la vente pour celle qui accepte de couper ses cheveux.

Le métier exige donc une compétence qui ne s’enseigne pas facilement : savoir regarder les gens sans s’arrêter à ce qu’ils montrent d’abord.

C’est aussi ce que le voyage va lui apprendre.

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Couverture du livre L’Inventaire des nuages de Franco Faggiani.
L’Inventaire des nuages — Franco Faggiani
En 1915, Giacomo apprend le métier de caviè et parcourt les villages du Val Maira pour acheter les cheveux des femmes qui y vivent.

Les caviè, ces marchands qui parcouraient les montagnes

Le métier au centre du roman a réellement existé dans les vallées piémontaises.

Les caviè, ou collecteurs de cheveux, parcouraient les communautés montagnardes pour acheter les cheveux des femmes. Dans l’univers décrit par Faggiani, ceux-ci sont ensuite travaillés pendant l’hiver avant d’être vendus aux ateliers qui les transforment notamment en perruques.

Le commerce peut sembler aujourd’hui étonnant. Il devient beaucoup plus compréhensible lorsqu’on le replace dans l’économie des vallées alpines.

L’argent y circule peu. Les habitants vivent de petites exploitations agricoles, de l’élevage, du bois et de différentes activités capables d’apporter un revenu complémentaire. Dans ce contexte, les cheveux possèdent une caractéristique particulière : ils constituent une ressource que le corps produit lui-même.

Les couper permet d’obtenir de l’argent sans vendre une terre, une bête ou une récolte.

Mais leur valeur économique n’efface jamais leur dimension intime.

C’est dans cette ambiguïté que le roman trouve une grande partie de sa force.

Mains d’un collecteur triant des mèches de cheveux, en évocation du métier de caviè raconté dans L’Inventaire des nuages.
Les caviè, collecteurs de cheveux des vallées piémontaises
Longueur, couleur et qualité déterminaient la valeur des cheveux achetés avant leur revente. Pour Giacomo, apprendre le métier signifie aussi comprendre ce que représente chaque transaction.

Ce que vaut une chevelure

Pour Giacomo, apprendre le métier signifie d’abord apprendre à distinguer.

Toutes les chevelures ne possèdent pas la même valeur. Leur longueur, leur état, leur couleur ou leur qualité intéressent les acheteurs qui les transformeront ensuite.

Mais Franco Faggiani déplace rapidement la question.

Ce que Giacomo recueille n’est pas seulement une matière première. Derrière chaque chevelure se trouve une femme et, derrière chaque vente, une raison.

La transaction devient alors une porte d’entrée vers les existences que le jeune homme rencontre sur son chemin. Giacomo recueille autant les histoires des femmes que leurs cheveux.

Le commerce relie ainsi deux mondes qui pourraient sembler très éloignés : les hameaux pauvres des Alpes et les ateliers urbains où les cheveux seront transformés en objets destinés à d’autres vies.

Une matière passe de l’un à l’autre.

Avec elle circule silencieusement une part de la vie de celle qui l’a vendue.

Marcher pour comprendre un territoire

Giacomo exerce un métier qui oblige à se déplacer lentement.

Il faut atteindre les hameaux, passer d’une vallée à l’autre, connaître les chemins, composer avec les saisons et le temps, savoir où vivent les familles, puis revenir.

La montagne n’est donc jamais un paysage placé derrière l’histoire. Elle détermine la manière dont le commerce fonctionne et la façon dont les relations se construisent.

Le caviè connaît son territoire parce qu’il l’a parcouru.

Cette connaissance n’est pas seulement celle d’une carte. Elle est faite de raccourcis, de pentes, de maisons isolées, de familles, de passages praticables et de lieux où l’on sait que quelqu’un acceptera peut-être de vendre.

Faggiani donne ainsi une profondeur particulière à la marche : se déplacer à pied produit une connaissance du territoire que la vitesse rend beaucoup plus difficile à acquérir.

C’est aussi ce qui rend le roman particulièrement intéressant lorsqu’on envisage aujourd’hui le voyage à pied dans ces vallées.

Homme marchant sur un chemin du Val Maira, évoquant les déplacements des caviè entre les villages au début du XXe siècle.
Dans le Val Maira, la distance fait partie du métier
Pour atteindre les familles dispersées dans la vallée, le caviè doit connaître les chemins, les pentes, les saisons et les passages entre les hameaux.

Le Val Maira : une vallée longtemps restée à l’écart

Le Val Maira se trouve dans les Alpes cottiennes, dans la province de Cuneo, à l’ouest du Piémont, près de la frontière française.

Prazzo, où vit Giacomo, se situe dans la haute vallée.

Au début du XXe siècle, l’économie décrite dans le roman repose largement sur les ressources locales : bois, petit élevage, agriculture et activités complémentaires. Les conditions de vie peuvent être difficiles dans les communautés d’altitude.

Cette rudesse explique en partie la diversité des métiers développés par les habitants des montagnes. Lorsque les ressources agricoles ne suffisent pas, il faut trouver d’autres revenus. Les activités itinérantes, les commerces saisonniers et les migrations temporaires deviennent des stratégies d’adaptation.

Le caviè appartient à cette économie de montagne où la mobilité permet parfois de rester.

Cette contradiction apparente est importante : quitter temporairement la vallée n’est pas toujours l’abandonner. Circuler peut au contraire fournir les ressources nécessaires pour continuer à y vivre.

1915 : la guerre entre dans la vallée

Lorsque commence le roman, l’Italie vient d’entrer dans la Première Guerre mondiale.

La guerre ne se déroule pas dans le Val Maira. Elle modifie pourtant la vie de ceux qui y restent.

Les hommes mobilisables partent. Les familles doivent réorganiser le travail. Les marchandises et les approvisionnements prennent une importance nouvelle. Girolamo devient fournisseur de l’armée italienne, tandis que Giacomo, exempté en raison de sa jambe, reste à Prazzo.

Cette position donne au personnage un statut particulier.

Il appartient à la génération de la guerre sans partir combattre. Il poursuit les chemins ordinaires pendant que d’autres empruntent ceux du front.

Le roman peut ainsi observer les effets d’un conflit depuis un territoire éloigné des combats. Les grandes ruptures historiques atteignent aussi les vallées par l’absence, les besoins économiques et la transformation des équilibres familiaux.

Les femmes qui restent

Le métier de Giacomo conduit surtout le lecteur vers celles que les grands récits historiques montrent moins souvent.

Dans les villages et les hameaux, il rencontre des femmes dont les existences sont liées au travail, à la famille et aux contraintes économiques de la montagne.

La guerre rend leur rôle encore plus visible. Elles entretiennent les maisons, participent aux activités agricoles, travaillent et maintiennent une partie de l’économie locale pendant que beaucoup d’hommes sont absents.

Faggiani ne transforme pas ces femmes en figures indistinctes d’une montagne éternelle. Ce qui intéresse Giacomo, ce sont précisément leurs différences.

Leurs cheveux aussi sont différents.

Le geste du caviè devient presque une méthode narrative : une chevelure conduit vers une personne, puis une personne ouvre une histoire.

Du Val Maira aux villes : la montagne n’est pas un monde fermé

L’un des intérêts du roman est de montrer combien une vallée apparemment isolée participe en réalité à des circulations beaucoup plus vastes.

Les cheveux quittent les montagnes. Les marchandises arrivent. Les hommes se déplacent. La guerre modifie les échanges. Les caviè franchissent les vallées et les frontières. Giacomo lui-même part vers la France pour vendre les cheveux collectés.

Cette circulation permet de sortir d’une représentation trop simple des sociétés alpines comme des communautés immobiles vivant en autarcie.

Leur éloignement géographique est réel. Mais leurs habitants ont développé des réseaux précisément parce que les ressources locales ne suffisaient pas toujours.

La montagne éloigne. Elle oblige aussi à circuler.

Le grand-père et la transmission d’un savoir qui ne s’écrit pas

Girolamo transmet à Giacomo un métier.

Cela signifie des techniques : reconnaître les cheveux, les acheter, organiser leur préparation et leur vente.

Mais une grande partie de ce qu’il doit apprendre ne peut pas être consignée dans un manuel.

Il faut savoir quand partir, à qui parler, comment négocier, quel chemin prendre, à quel moment attendre, comment interpréter une hésitation.

Ce sont des savoirs construits par l’expérience, accumulés pendant des années puis transmis d’une génération à la suivante.

Le roman documente ainsi quelque chose de plus vaste que la disparition d’un métier : la fragilité des connaissances qui disparaissent lorsque plus personne n’a besoin de les transmettre.

Une activité peut laisser quelques objets dans un musée ou quelques lignes dans des archives. Les gestes, les manières de regarder et les connaissances du terrain sont beaucoup plus difficiles à conserver.

Pourquoi « l’inventaire des nuages » ?

Le titre semble d’abord presque contradictoire.

Un inventaire classe ce qui peut être identifié, compté et conservé.

Un nuage change de forme et disparaît.

Cette tension correspond parfaitement au livre.

Giacomo apprend un métier précis. Il compte, évalue, classe et transporte une matière concrète. Pourtant, ce qu’il découvre au cours de ses déplacements appartient à un monde déjà fragile.

Des gestes, des métiers, des récits, des relations, une manière d’habiter les montagnes : tout cela peut disparaître aussi sûrement qu’un nuage se défait au-dessus d’une vallée.

L’inventaire devient alors une belle image du travail de Franco Faggiani lui-même : raconter ce qui a existé suffisamment précisément pour que sa trace demeure, sans prétendre empêcher le temps de passer.

Les lieux de L’Inventaire des nuages

Ici, le territoire n’est pas interchangeable. Le relief, les distances et la frontière franco-italienne participent directement au récit.

Prazzo

Prazzo constitue le point d’ancrage de Giacomo et de sa famille.

Situé dans la haute vallée de la Maira, le village permet de replacer le récit dans son environnement réel : un territoire montagnard où les distances et le relief structurent profondément la vie quotidienne.

Le Val Maira

C’est le véritable territoire du roman.

Les déplacements de Giacomo font apparaître la vallée progressivement, à hauteur de marcheur. Forêts, alpages, hameaux et chemins ne constituent pas une succession de beaux paysages : ils forment un territoire de travail.

Les alpages et les hameaux

Ils permettent de comprendre les conditions matérielles auxquelles le métier de caviè répond en partie.

Plus les communautés sont éloignées, plus le déplacement devient exigeant et plus la connaissance fine du terrain compte.

Les chemins vers la France

Le commerce des cheveux dépasse la vallée. Giacomo part vendre son stock en France, inscrivant son activité dans les circulations transalpines qui relient depuis longtemps les communautés des deux versants.


Marcher dans le Val Maira après Giacomo

Prazzo et le Val Maira donnent au roman une géographie que l’on peut encore parcourir aujourd’hui. Les distances entre les villages, les pentes, les chemins vers les hameaux d’altitude et la proximité de la frontière française permettent de mesurer ce que signifiait vivre et travailler dans cette vallée.

La marche y prend alors une autre dimension. Elle rapproche des lieux que le relief sépare, révèle l’implantation des villages et permet de comprendre pourquoi la mobilité faisait partie de l’économie montagnarde. Pour Giacomo et les caviè, connaître le territoire signifiait savoir comment le traverser.

Suivre le roman dans le Val Maira offre ainsi une manière différente de découvrir cette partie du Piémont : partir du paysage actuel pour retrouver les conditions de vie, les circulations et les savoirs qui ont nourri le récit de Franco Faggiani.

→ Sur les traces de L’Inventaire des nuages : de Prazzo aux villages du Val Maira


À propos de Franco Faggiani

Franco Faggiani est un écrivain italien particulièrement attaché aux territoires de montagne.

Cette proximité se ressent dans L’Inventaire des nuages. Le relief n’y est jamais réduit à sa beauté. La montagne possède une économie, des contraintes, des métiers, des saisons et des manières particulières d’organiser les relations humaines.

Le roman paraît en Italie en 2023 chez Fazi sous le titre L’inventario delle nuvole et reçoit la même année le Prix de la Montagne Cortina. La traduction française de Romane Lafore paraît chez Paulsen en 2024.

Faggiani inscrit ainsi son récit dans une littérature de montagne qui s’intéresse moins à la conquête des sommets qu’à ceux qui vivent en dessous.

Ce déplacement du regard est essentiel.

La montagne n’est plus l’endroit où l’on vient accomplir un exploit. Elle redevient un lieu où des gens travaillent, vieillissent, élèvent leurs enfants et cherchent les moyens de rester.

→ Découvrir Franco Faggiani (lorsque la page auteur sera disponible)

Pourquoi lire L’Inventaire des nuages aujourd’hui ?

Parce que le roman raconte un monde disparu sans le transformer en décor nostalgique.

Le métier de caviè paraît lointain. Les questions qu’il soulève le sont beaucoup moins.

Que devient un territoire lorsque ses activités traditionnelles ne permettent plus d’y vivre ? Comment une communauté conserve-t-elle les connaissances accumulées pendant plusieurs générations ? Pourquoi certains partent-ils tandis que d’autres restent ? Que perd-on lorsqu’un métier disparaît ? Comment raconter ceux dont les vies laissent peu de traces dans les grands récits historiques ?

Giacomo apprend à collecter des cheveux.

À travers cet apprentissage, il découvre surtout comment regarder une vallée.

Le lecteur avec lui.

Pour quel lecteur ?

L’Inventaire des nuages conviendra particulièrement aux lecteurs qui aiment :

  • les romans profondément ancrés dans un territoire ;
  • la montagne envisagée comme lieu de vie plutôt que comme décor ;
  • les métiers et savoir-faire disparus ;
  • les histoires de transmission entre générations ;
  • les récits de marche ;
  • l’histoire sociale des communautés rurales ;
  • les personnages qui apprennent en parcourant le monde ;
  • les romans attentifs aux existences ordinaires.

C’est également un livre particulièrement intéressant pour qui cherche à comprendre les Alpes autrement que par leurs paysages les plus spectaculaires.


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