Enaiatollah Akbari a une dizaine d’années lorsque sa mère l’emmène au Pakistan.
Ils viennent de Nava, un village de la province de Ghazni, en Afghanistan. Enaiat appartient à la communauté hazara, minorité chiite longtemps persécutée dans le pays. Sous le régime taliban, cette appartenance suffit à rendre sa vie dangereuse.
À Quetta, sa mère reste avec lui quelques jours.
Avant de partir, elle lui demande de lui promettre trois choses : ne jamais consommer de drogue, ne jamais utiliser d’arme et ne jamais voler.
Puis, un matin, elle n’est plus là.
Elle a choisi de laisser son fils au Pakistan plutôt que de le ramener dans un endroit où elle pense qu’il risque de mourir.
Commence alors un voyage qui durera plusieurs années.
Pakistan.
Iran.
Turquie.
Grèce.
Italie.
Enaiat travaille pour manger et payer les passeurs. Il dort dans la rue ou dans des lieux de fortune. Il traverse des montagnes à pied, voyage caché dans des camions, franchit la mer Égée dans un canot et apprend, étape après étape, à survivre dans des pays dont il ne connaît souvent ni la langue ni les règles.
Lorsqu’il rencontre Fabio Geda à Turin, son voyage est terminé.
Geda écoute son histoire.
De leurs conversations naît Nel mare ci sono i coccodrilli, publié en Italie en 2010 puis traduit en français par Samuel Sfez sous le titre Dans la mer il y a des crocodiles.
Le livre porte un sous-titre important :
L’histoire vraie d’Enaiatollah Akbari.
Ce n’est donc pas un roman d’aventures inspiré des migrations.
C’est le récit littéraire d’une expérience vécue, reconstruit à partir de la parole de celui qui l’a traversée.
→ Explorer la littérature italienne
Avant d’ouvrir le livre
Titre original : Nel mare ci sono i coccodrilli
Auteur : Fabio Geda
Récit de : Enaiatollah Akbari
Pays de publication : Italie
Publication originale : 2010
Genre : récit biographique, témoignage
Lieux principaux : Afghanistan, Pakistan, Iran, Turquie, Grèce, Italie
Point d'arrivée : Turin
Contexte : persécution des Hazaras, régime taliban, migration clandestine, travail des enfants, routes migratoires vers l'Europe
La forme du livre mérite d’être précisée.
Enaiat raconte.
Fabio Geda écrit.
Le texte est donc construit à partir d’une parole réelle, mais travaillé comme un récit littéraire. Dialogues, scènes, ellipses et rythme donnent une continuité à plusieurs années dont Enaiat ne possède pas toujours une chronologie précise.
Cette distinction est essentielle pour lire le livre : la voix que nous entendons est celle d’Enaiat telle que Fabio Geda a choisi de la transmettre.
Enaiatollah : grandir sur la route
Enaiat est encore un enfant lorsque commence son voyage.
Cette donnée pourrait suffire à placer le récit sous le seul signe de la vulnérabilité.
Le livre montre autre chose.
Enaiat observe.
Il apprend rapidement les règles des endroits où il arrive.
Il cherche du travail.
Il évalue les personnes auxquelles il peut faire confiance.
Il comprend quand partir.
Il se lie à d’autres garçons.
Il prend parfois de mauvaises décisions.
Il a peur.
Il plaisante aussi.
Cette restitution est importante parce qu’elle empêche de réduire Enaiat à son statut de victime.
Il subit des situations qu’aucun enfant ne devrait avoir à affronter, mais il reste un individu qui pense, choisit et agit avec les moyens dont il dispose.
Trois promesses avant de partir
Avant de le laisser à Quetta, sa mère obtient trois promesses.
Ne pas prendre de drogue.
Ne pas utiliser d’arme.
Ne pas voler.
Ces règles sont remarquablement simples au regard de ce qui attend Enaiat.
Sa mère ne peut lui donner ni argent suffisant, ni protection, ni itinéraire.
Elle lui laisse un cadre moral.
Les trois promesses accompagnent alors silencieusement le voyage.
Elles constituent aussi l’un des rares liens continus entre l’enfant qui quitte l’Afghanistan et l’adolescent qui arrivera en Europe.
Le geste de la mère est l’un des plus difficiles du livre à juger depuis une vie protégée.
Elle abandonne son fils.
Elle le sauve aussi, du moins l’espère-t-elle.
Le récit ne simplifie pas cette contradiction.
Être hazara en Afghanistan
Pour comprendre le départ d’Enaiat, son appartenance hazara est essentielle.
Les Hazaras constituent une population historiquement implantée notamment dans le centre de l’Afghanistan, le Hazarajat. Majoritairement chiites dans un pays principalement sunnite, ils ont subi de longues périodes de discrimination et de persécution.
Sous le premier régime taliban, entre 1996 et 2001, plusieurs massacres visent directement des communautés hazaras.
Enaiat grandit dans cette histoire.
Son identité peut être repérée jusque dans ses traits physiques.
Le danger n’est donc pas une abstraction politique.
Il concerne sa possibilité même de circuler et de rester dans son village.
Le récit permet de comprendre un élément souvent perdu lorsque les migrations sont racontées depuis leur point d’arrivée :
le voyage commence bien avant la frontière européenne.
Il commence par les raisons qui rendent le départ préférable au fait de rester.
Quetta : apprendre à vivre sans sa famille
Lorsque sa mère disparaît, Enaiat se trouve à Quetta, au Pakistan.
La ville accueille depuis longtemps d’importantes communautés afghanes et hazaras.
Pour l’enfant, elle devient surtout le premier endroit où il doit vivre seul.
Il travaille.
Il trouve des adultes susceptibles de l’aider.
Il apprend à négocier.
Il comprend également que rester ne lui permettra pas nécessairement de construire une vie.
Son départ vers l’Iran inaugure alors une mécanique qui accompagnera une grande partie du voyage :
travailler → économiser → payer un passage → repartir.
La migration apparaît ainsi très différemment d’une ligne continue tracée sur une carte.
Elle est faite d’attentes.
De périodes de travail.
De retours en arrière.
D'occasions saisies.
Et de décisions prises avec très peu d’informations.
En Iran, travailler pour continuer
En Iran, Enaiat travaille notamment sur des chantiers.
Il est encore très jeune.
Son statut clandestin l’expose à l’exploitation et au risque d’arrestation ou d’expulsion.
Le travail possède pourtant une fonction essentielle dans son parcours.
Il lui permet de vivre.
Puis d’économiser suffisamment pour envisager l’étape suivante.
Cette partie du livre montre une réalité importante des migrations longues : le voyage peut durer des années parce qu’il faut financer chaque morceau du trajet séparément.
Enaiat ne possède pas au départ une somme permettant de rejoindre l’Europe.
Il construit son voyage au fur et à mesure.
Les montagnes entre l’Iran et la Turquie
Le passage vers la Turquie constitue l’une des étapes les plus éprouvantes.
Une partie du trajet se fait à pied dans les montagnes.
Le froid, l’altitude, l’épuisement et la peur de rencontrer les forces de sécurité s’ajoutent à l’incertitude du chemin.
Le groupe dépend des passeurs.
Cette dépendance traverse tout le récit.
Les passeurs connaissent les routes.
Ils fixent les prix.
Ils décident des départs.
Ils organisent parfois des conditions extrêmement dangereuses.
Mais le livre montre aussi pourquoi leurs services existent : lorsqu’une frontière ne peut être franchie légalement, celui qui veut continuer doit chercher d’autres chemins.
Istanbul : attendre encore
Istanbul marque une nouvelle étape.
Enaiat est arrivé aux portes de l’Europe, mais son voyage n’est pas terminé.
La ville devient un lieu d’attente et de préparation.
Il faut à nouveau trouver une possibilité de passage.
La géographie commence également à changer.
Après les routes terrestres vient la mer.
Pour atteindre la Grèce, Enaiat et d’autres garçons doivent traverser la mer Égée.
Ils achètent un canot pneumatique.
Ils ne sont pas marins.
Ils n’ont aucune expérience de la navigation.
Ils partent pourtant.
Dans la mer, il y a des crocodiles
Le titre vient de cette traversée.
Face à la mer, Enaiat s’interroge sur les dangers qu’elle contient.
Les crocodiles appartiennent à l’imaginaire d’un enfant qui connaît mal cet environnement.
La réalité est plus simple et plus dangereuse.
Le risque vient de l’embarcation.
De la distance.
De la météo.
De l’absence d’expérience.
De l’impossibilité d’appeler facilement au secours.
Cette scène donne au titre sa tonalité particulière.
Il conserve quelque chose de l’enfance alors que la situation est extrêmement grave.
C’est une caractéristique de tout le livre.
Enaiat traverse des événements terribles sans adopter constamment le langage du tragique.
L’humour, l’étonnement et l’observation continuent à exister.

Dans le récit d’Enaiat, quelques kilomètres d’eau deviennent l’une des étapes les plus incertaines du voyage.
La Grèce : être arrivé en Europe sans être arrivé
La Grèce constitue la première entrée d’Enaiat dans l’Union européenne.
Elle ne représente pourtant pas la fin du voyage.
Les conditions de vie restent précaires.
Enaiat cherche encore comment poursuivre vers un pays où il pourra véritablement s’installer.
Cette étape déconstruit une autre représentation fréquente des migrations.
Franchir la frontière européenne ne signifie pas nécessairement avoir atteint sa destination.
Les personnes continuent à circuler en fonction des possibilités de protection, du travail, des réseaux qu’elles connaissent et des informations qu’elles obtiennent en chemin.
Pour Enaiat, l’Italie devient progressivement l’horizon suivant.
Traverser l’Adriatique caché dans un camion
Pour rejoindre l’Italie, Enaiat se cache dans un camion embarqué sur un ferry.
Le véhicule devient à la fois cachette et moyen de transport.
Le passage est dangereux.
Il faut éviter les contrôles.
Supporter l’enfermement.
Attendre sans savoir exactement ce qui se passe à l’extérieur.
Puis vient l’Italie.
L’arrivée ne ressemble pas à une conclusion spectaculaire.
Enaiat doit encore comprendre où aller et comment construire une vie.
Son voyage géographique touche pourtant à sa fin.
Turin : pouvoir enfin rester
Enaiat arrive finalement à Turin.
Après plusieurs années passées à avancer, la question change.
Il ne s’agit plus de trouver comment franchir la prochaine frontière.
Il faut apprendre à rester.
École.
Langue.
Relations.
Démarches administratives.
Vie quotidienne.
Enaiat trouve progressivement une stabilité et une famille d’accueil.
Cette partie est essentielle parce que l’arrivée n’efface pas les années précédentes.
S’installer demande d’autres apprentissages que survivre sur la route.
Turin devient alors le dernier territoire du récit et celui où Enaiat rencontrera Fabio Geda.
Retrouver sa mère par téléphone
Après des années sans nouvelles, Enaiat parvient à reprendre contact avec sa mère.
La scène compte parmi les moments les plus forts du livre.
Tout ce qui s’est passé entre leur séparation et cet appel tient dans l’espace d’une conversation.
L’enfant qu’elle avait laissé au Pakistan a traversé plusieurs pays.
Il a grandi.
Il est vivant.
La promesse implicite du départ trouve là une forme de réponse.
La décision de la mère ne devient pas moins douloureuse.
Mais elle peut enfin savoir que son fils a survécu.
Raconter l’histoire de quelqu’un d’autre
Fabio Geda occupe une position délicate.
L’histoire n’est pas la sienne.
Il doit donc trouver une manière de transformer les conversations avec Enaiat en livre sans devenir le propriétaire de son expérience.
Le texte conserve une forte oralité.
Les épisodes semblent parfois racontés directement.
Des échanges entre Enaiat et Fabio apparaissent également et rappellent au lecteur que le récit est reconstruit après les événements.
Cette présence du dispositif est précieuse.
Elle empêche d’oublier qu’entre l’expérience vécue et le livre existe un travail de mémoire, de conversation et d’écriture.
Une carte qui ne raconte pas la durée
Sur une carte, l’itinéraire d’Enaiat peut tenir en quelques secondes.
Afghanistan → Pakistan → Iran → Turquie → Grèce → Italie.
Une ligne.
Six pays.
Plusieurs milliers de kilomètres.
Le livre montre ce que cette représentation efface.
Les mois passés à travailler.
Les attentes.
Les frontières tentées plusieurs fois.
Les personnes rencontrées.
Les nuits sans savoir où dormir.
Les détours.
Les expulsions.
Les décisions prises sans connaître la suite.
Le voyage migratoire possède donc une géographie, mais surtout une durée vécue.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le récit d’Enaiat apporte davantage qu’une carte des routes migratoires.
Il redonne du temps à la distance.

La ligne permet de mesurer la distance parcourue. Elle ne montre ni les années d’attente et de travail, ni les détours et les incertitudes qui donnent au voyage sa véritable durée.
Les lieux de Dans la mer il y a des crocodiles
Nava, Afghanistan
Le village natal d’Enaiat constitue le point de départ réel du récit.
Il appartient au territoire hazara et à l’histoire des persécutions qui expliquent la décision de sa mère.
Quetta, Pakistan
Premier refuge et première expérience de la vie sans sa famille.
Enaiat y apprend à travailler et à organiser seul son quotidien.
Iran
Le pays représente une longue période de travail, de clandestinité et d’incertitude.
Istanbul et la Turquie
La Turquie constitue la dernière grande étape terrestre avant le passage vers l’Union européenne.
La mer Égée
La traversée en canot donne son titre au livre et marque l’une des étapes les plus dangereuses du parcours.
La Grèce
Première entrée dans l’Union européenne, mais pas encore lieu où Enaiat peut envisager de rester.
Turin
La ville transforme progressivement le mouvement en installation.
Elle est aussi le lieu où l’expérience d’Enaiat devient récit.
À propos de Fabio Geda
Fabio Geda est né à Turin en 1972.
Avant de se consacrer pleinement à l’écriture, il travaille dans le domaine éducatif auprès de jeunes en difficulté.
Cette expérience éclaire son intérêt pour les parcours d’enfance et d’adolescence, sans pour autant expliquer à elle seule son travail littéraire.
Sa rencontre avec Enaiatollah Akbari conduit à Nel mare ci sono i coccodrilli, qui devient l’un de ses livres les plus connus et connaît une importante diffusion internationale.
Son rôle dans ce texte reste particulier.
Il n’invente pas Enaiat.
Il ne raconte pas sa propre expérience.
Il transforme une parole recueillie en récit transmissible.
Cette position mérite de rester visible lorsque l’on présente le livre.
→ Découvrir Fabio Geda (future page auteur)
Pourquoi lire Dans la mer il y a des crocodiles aujourd’hui ?
Parce que le vocabulaire utilisé pour parler des migrations produit facilement de la distance.
Flux.
Routes.
Frontières.
Clandestins.
Demandeurs d’asile.
Mineurs non accompagnés.
Ces mots décrivent des réalités nécessaires à comprendre, mais ils disent peu de ce que signifie les vivre.
Enaiat redonne une personne à ces catégories.
Un enfant qui cherche où dormir.
Un garçon qui travaille pour payer l’étape suivante.
Un adolescent qui découvre la mer.
Un ami qui voit d’autres garçons disparaître de sa route.
Puis un jeune homme qui doit apprendre une nouvelle langue et construire une vie dans une ville inconnue.
Le livre permet également de déplacer le regard au-delà de la Méditerranée.
L’histoire d’Enaiat ne commence ni en Turquie, ni en Grèce, ni à la frontière de l’Union européenne.
Elle commence en Afghanistan.
Elle traverse le Pakistan et l’Iran.
Comprendre son arrivée en Italie suppose donc de regarder toute la route qui la précède.
Pour quel lecteur ?
Dans la mer il y a des crocodiles peut particulièrement toucher les lecteurs intéressés par :
- les récits de vie ;
- les migrations racontées depuis l’expérience de ceux qui les traversent ;
- l’Afghanistan et l’histoire des Hazaras ;
- les parcours de mineurs isolés ;
- les frontières entre l’Asie et l’Europe ;
- les récits accessibles aux adolescents comme aux adultes ;
- la transmission d’un témoignage par la littérature ;
- les histoires où l’humour et l’élan vital subsistent dans des situations extrêmement difficiles.
L’écriture est très accessible.
Cette simplicité n’allège pas ce qu’Enaiat raconte.
Elle permet au contraire de rester près de sa voix.
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