Comment voyager avec un saumon d’Umberto Eco : L’art de prendre nos absurdités au sérieux

3 Oct 2026 | Italie, Littérature Italie, Récits de voyage

Voyager avec un saumon dans un hôtel londonien peut devenir une affaire étonnamment compliquée.

Umberto Eco en fait l’expérience lorsqu’il doit conserver un saumon au frais dans sa chambre. Le minibar est rempli de petites bouteilles. Il les retire pour faire de la place au poisson. Le lendemain, elles ont été remplacées : le système considère qu’elles ont été consommées. Eco recommence, le personnel de l’hôtel aussi, et la facture augmente.

Il suffit à Eco de raconter l’épisode presque sérieusement pour que la mécanique comique apparaisse.

C’est tout l’esprit de Comment voyager avec un saumon. Le recueil rassemble des textes dans lesquels les petits embarras de la vie contemporaine deviennent des objets d’observation : voyager, utiliser une photocopieuse, prendre un taxi, manger dans un avion, répondre aux administrations, passer des vacances ou simplement tenter de respecter les règles d’un système conçu pour nous faciliter la vie.

Eco observe ce qui se passe lorsque l’organisation rationnelle du monde rencontre des êtres humains qui essaient réellement de l’utiliser.

Le résultat est souvent très drôle. Il est aussi beaucoup plus sérieux qu’il n’en a l’air.


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Avant d’ouvrir le livre

Titre : Comment voyager avec un saumon
Auteur : Umberto Eco
Titre italien : Come viaggiare con un salmone
Pays : Italie
Genre : chroniques, pastiches, textes humoristiques
Publication française : Grasset
Traductrice : Myriem Bouzaher
Forme : textes courts
Territoire : Italie, Europe et monde contemporain
Thèmes : voyage, bureaucratie, technologie, médias, habitudes sociales, consommation, langage, vie intellectuelle

Une précision est importante avant la lecture : Comment voyager avec un saumon n’est pas un récit continu. On peut l’ouvrir, lire quelques pages, le refermer puis y revenir.

Les textes prennent souvent la forme d’un faux mode d’emploi : comment voyager avec un saumon, comment ne pas utiliser un téléphone portable, comment reconnaître un film pornographique, comment manger en avion… La formule est volontairement pratique. Le contenu l’est beaucoup moins.

Eco reprend le langage des manuels, des règlements et des conseils pour mieux montrer les contradictions de nos comportements.


Umberto Eco, personnage de ses propres mésaventures

Il n’y a évidemment pas de personnage principal au sens romanesque. Mais une figure revient constamment : Umberto Eco lui-même, ou plutôt une version légèrement théâtralisée de l’écrivain.

Universitaire, conférencier et grand voyageur, il se retrouve confronté aux hôtels, aux avions, aux taxis, aux administrations et aux technologies modernes. Eco accepte volontiers de se placer dans le rôle de celui à qui les choses arrivent, et cette position est essentielle à son humour.

Il n’observe pas les absurdités humaines depuis une chaire universitaire. Il se met à l’intérieur du problème. Il devient l’homme qui essaie simplement de mettre un saumon dans un minibar.

C’est souvent en prenant son propre désarroi comme matière première qu’il parvient à observer celui de tout le monde.

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Couverture du livre Comment voyager avec un saumon d’Umberto Eco.
Comment voyager avec un saumon — Umberto Eco
Chroniques malicieuses d’un intellectuel aux prises avec les hôtels, les voyages, la technologie, les règles et les petites absurdités de la vie contemporaine.

Un manuel pour ne surtout pas apprendre à voyager

Le titre pourrait laisser croire à un livre de voyage. Il n’en est pas un.

Le voyage constitue plutôt l’un des meilleurs laboratoires d’Eco. Aéroports, hôtels, trains, taxis, restaurants, bagages et déplacements professionnels deviennent autant de situations où des systèmes extrêmement organisés rencontrent des individus qui ne se comportent jamais exactement comme prévu.

Eco connaît particulièrement bien cet univers. Sa carrière universitaire et littéraire l’a conduit à voyager continuellement pour donner des conférences, enseigner, participer à des colloques ou accompagner la publication de ses livres.

Le voyage qu’il raconte est donc rarement celui du paysage. C’est le voyage de l’infrastructure, celui des comptoirs, des formulaires, des chambres d’hôtel et des procédures.

Une géographie très différente de celle que l’on trouve habituellement dans la littérature de voyage.

Le saumon et le minibar

Le texte qui donne son titre au recueil est probablement le meilleur exemple de la méthode Eco.

Le problème initial est dérisoire : un saumon doit rester au frais et la chambre possède un réfrigérateur. Logiquement, l’affaire devrait être réglée.

Mais le réfrigérateur est un minibar. Et le minibar appartient à un système commercial.

À partir de cet instant, l’objet cesse d’avoir la fonction évidente d’un réfrigérateur — produire du froid pour conserver quelque chose — et devient un dispositif destiné à vendre des boissons.

Eco retire les bouteilles. Le système considère qu’elles ont été consommées et elles sont remplacées. Il les retire à nouveau, la facture augmente, et le saumon se retrouve au centre d’une confrontation entre la logique d’un individu et celle d’une organisation.

Il suffit de pousser chaque logique jusqu’au bout pour produire l’absurde.

Minibar d’hôtel rempli de petites bouteilles, au cœur de la mésaventure racontée par Umberto Eco dans Comment voyager avec un saumon.
Quand un réfrigérateur cesse d’être un simple réfrigérateur
Le minibar fonctionne parfaitement selon la logique de l’hôtel. Le problème commence lorsqu’Eco veut l’utiliser pour autre chose que consommer ce qu’il contient.

Pourquoi est-ce si drôle ?

Parce qu’Eco ne raconte pas l’histoire comme quelqu’un qui aurait simplement vécu une mésaventure amusante. Il l’analyse avec un sérieux disproportionné.

C’est l’un de ses procédés favoris. Plus le sujet est trivial, plus le raisonnement peut devenir méthodique. Une photocopieuse devient un problème philosophique. Un voyage en avion mérite une théorie. Les vacances nécessitent une méthode. Un taxi étranger peut révéler les limites de la communication humaine.

Ce décalage entre la petitesse du problème et l’ampleur intellectuelle de son traitement crée une grande partie du comique.

Mais il permet aussi de rendre visible la complexité artificielle que nous avons créée autour d’actions extrêmement simples.

La bureaucratie comme grande machine comique

Eco aime particulièrement les règles. Plus exactement, il aime ce qui se produit lorsqu’on les applique.

Une administration construit ses procédures pour rendre les situations prévisibles : catégories, justificatifs, formulaires, délais, numéros. Tout fonctionne parfaitement jusqu’au moment où apparaît un cas qui n’entre pas exactement dans la case prévue.

L’être humain devient alors le problème du système.

Eco retrouve ce mécanisme dans de nombreux domaines de la vie contemporaine. Son humour ne repose donc pas seulement sur les bureaucrates : nous participons nous-mêmes aux systèmes qu’il observe.

Nous inventons des procédures pour éviter les complications, puis d’autres procédures pour résoudre les complications créées par les premières.

La technologie qui devait tout simplifier

Certains textes ont été écrits avant l’omniprésence d’Internet, des smartphones et des applications. Ils ont pourtant étonnamment peu vieilli dans leur principe.

Eco s’intéresse déjà à une promesse qui accompagne presque chaque innovation : cela va vous faire gagner du temps.

Puis il regarde ce qui arrive réellement. Il faut apprendre le fonctionnement de l’objet, comprendre ses options, corriger ses erreurs, s’adapter à ses contraintes et modifier ses propres habitudes. La technologie finit parfois par demander davantage d’attention que l’action qu’elle était censée simplifier.

Le minibar du saumon appartient exactement à cette logique.

La technologie fonctionne. C’est précisément le problème : elle fonctionne selon ses règles alors qu’Eco voudrait simplement utiliser le réfrigérateur.

Voyager permet de voir ce que l’habitude cache

Le déplacement possède néanmoins une véritable fonction dans le livre.

Dans sa propre ville, beaucoup de conventions deviennent invisibles. On sait comment acheter un billet, commander, se comporter dans un café ou trouver son chemin. À l’étranger, ces automatismes disparaissent.

Le voyageur doit recommencer à observer. Pourquoi fait-on ainsi ? Que signifie ce panneau ? Pourquoi cette règle existe-t-elle ? Pourquoi ce qui paraît évident ici semble-t-il étrange ailleurs ?

Eco utilise cette position avec gourmandise.

Le voyage devient une expérience de défamiliarisation : ce qui semblait naturel apparaît soudain comme une convention parmi d’autres.

Voyageurs dans un aéroport européen, espace de signes, de règles et de comportements observés par Umberto Eco.
Voyager, ou réapprendre à lire les règles
Dans un aéroport, panneaux, files, contrôles et habitudes organisent les déplacements. Le voyage rend visibles des codes que l’habitude finit ailleurs par effacer.

L’humour d’un sémiologue

Cette manière de regarder le monde n’est pas séparée du travail intellectuel d’Eco.

Il est l’un des grands sémioticiens européens du XXe siècle. La sémiotique étudie les signes, les systèmes de signification et la manière dont nous interprétons ce qui nous entoure.

Dans les chroniques de Comment voyager avec un saumon, le laboratoire change simplement d’échelle. Une signalétique d’hôtel, une émission de télévision, un comportement dans un avion, une publicité ou une conversation deviennent des systèmes de signes.

Eco les démonte avec les mêmes outils intellectuels, mais sans appareil universitaire.

Le lecteur rit d’abord. Puis il réalise parfois qu’il vient de lire, en quelques pages, une petite analyse de la société contemporaine.

Le monde universitaire n’est pas épargné

Eco connaît parfaitement l’université. Il peut donc en observer les rituels avec une précision particulière : conférences, colloques, bibliographies, publications, langage académique, relations entre chercheurs.

Le monde intellectuel possède lui aussi ses conventions et ses absurdités.

Eco ne le place jamais au-dessus du reste de la société. Le savant peut être aussi ridicule que le touriste, l’écrivain aussi désorienté que n’importe quel voyageur et l’expert parfaitement capable de comprendre un système complexe tout en étant incapable de résoudre un problème très simple.

Cette capacité à inclure son propre milieu dans la satire évite au livre une posture de supériorité.

Une certaine Italie dans la manière de regarder le monde

Comment voyager avec un saumon se déroule dans de nombreux pays. Pourtant, quelque chose de l’histoire intellectuelle italienne traverse le livre.

Eco appartient à une tradition où la culture savante peut dialoguer avec la vie quotidienne et la culture populaire. Il peut passer d’un philosophe médiéval à une publicité, de Thomas d’Aquin à Superman, d’une théorie sémiotique à un minibar.

Cette circulation constitue l’une des signatures de son œuvre et explique aussi pourquoi ses chroniques restent si accessibles.

Il ne simplifie pas sa pensée pour parler du quotidien : il considère que le quotidien mérite d’être pensé sérieusement.

Les lieux de Comment voyager avec un saumon

Contrairement à Eva dort, Les Fiancés ou Le Jardin des Finzi-Contini, le livre n’est pas construit autour d’un territoire précis. Ses lieux sont ceux d’un intellectuel européen continuellement en déplacement.

Les hôtels

Ils constituent un merveilleux laboratoire. Une chambre d’hôtel ressemble à un espace familier tout en étant organisée par des règles que le client ne maîtrise pas. Le saumon en fera les frais.

Les aéroports et les avions

L’individu entre ici dans une organisation presque entièrement réglée. Billets, horaires, contrôles, sièges, repas et bagages : chaque étape possède sa procédure. Terrain idéal pour Eco.

Les taxis

Ils mettent face à face deux personnes qui doivent parvenir à se comprendre rapidement, parfois sans langue commune et avec une connaissance très différente de la ville.

L’université

Elle représente presque un territoire en soi dans l’œuvre d’Eco. Ses codes lui sont familiers, ce qui ne les rend pas moins étranges lorsqu’on décide de les regarder de l’extérieur.

La ville contemporaine

Derrière tous ces lieux apparaît finalement une même géographie : celle d’un monde moderne organisé par des signes, des instructions et des systèmes que nous devons continuellement interpréter.

À propos d’Umberto Eco

Umberto Eco naît à Alexandrie, dans le Piémont, en 1932 et meurt à Milan en 2016.

Philosophe, sémiologue, universitaire, essayiste, chroniqueur et romancier, il construit une œuvre dans laquelle les frontières entre culture savante et culture populaire sont constamment traversées. Il enseigne notamment la sémiotique à l’université de Bologne.

Son premier roman, Le Nom de la rose, publié en 1980, connaît un succès international considérable. Derrière l’enquête menée par Guillaume de Baskerville dans une abbaye médiévale, Eco déploie ses interrogations sur les signes, les livres, l’interprétation et le pouvoir du savoir.

Mais réduire Eco au romancier du Nom de la rose ferait perdre une grande partie de son œuvre. Il écrit sur le Moyen Âge, les médias, James Bond, Superman, la traduction, les bibliothèques, Internet, la beauté, la laideur, les faux — et les saumons enfermés dans les minibars.

Ce qui relie ces sujets est moins leur nature que la curiosité avec laquelle Eco cherche à comprendre les systèmes de signes produits par les sociétés humaines.

→ Découvrir Umberto Eco (future page auteur)

Ce que le livre permet encore de voir aujourd’hui

Certains objets ont changé depuis l’écriture de ces chroniques. D’autres ont disparu. Nos comportements, eux, rendent souvent les textes étrangement contemporains.

Les procédures automatisées sont plus nombreuses. Les interfaces décident davantage de la manière dont nous devons accomplir certaines actions. Des services autrefois fournis par une personne passent par des applications. Nous recevons des instructions pour commander, payer, nous enregistrer, nous identifier, voyager ou contacter un service client.

Et nous rencontrons toujours le même problème qu’Eco avec son saumon : le système fonctionne parfaitement tant que notre besoin correspond exactement à ce qu’il a prévu.

Dès que nous sortons du scénario, l’absurde réapparaît.

C’est probablement là que le livre a le mieux vieilli. Eco n’écrivait pas vraiment sur les technologies de son époque : il écrivait sur notre tendance à construire des systèmes rationnels qui deviennent irrationnels dès qu’ils rencontrent la complexité du réel.

Pour quel lecteur ?

Comment voyager avec un saumon conviendra particulièrement aux lecteurs qui aiment :

  • l’humour intellectuel sans lourdeur ;
  • les textes courts ;
  • l’observation des comportements quotidiens ;
  • les récits de déplacement décalés ;
  • les réflexions sur la technologie et la bureaucratie ;
  • la satire du monde universitaire ;
  • les livres que l’on peut lire par fragments ;
  • Umberto Eco mais hésitent devant ses essais les plus théoriques.

C’est aussi une excellente porte d’entrée dans son univers.

On y découvre à petite échelle ce que l’on retrouve ailleurs dans son œuvre : les signes, les règles, les interprétations, les malentendus et le plaisir de comprendre comment une construction intellectuelle peut soudain se dérégler.


Dans le même élan

Le Nom de la rose — Umberto Eco

Le changement d’échelle est considérable, mais le même plaisir intellectuel demeure : interpréter des signes, suivre de fausses pistes et comprendre comment nos systèmes de lecture construisent le monde.

→ Lire notre article consacré au Nom de la rose

Le Pendule de Foucault — Umberto Eco

Eco y pousse jusqu’au vertige notre capacité à chercher des signes, établir des correspondances et fabriquer du sens. Derrière l’ampleur du roman, on retrouve le même intérêt pour les mécanismes de l’interprétation et les systèmes qui finissent par échapper à ceux qui les construisent.

Couverture du livre Le Nom de la rose d’Umberto Eco.
Le Nom de la rose — Umberto Eco
Dans une abbaye médiévale, enquête, bibliothèque et interprétation des signes déploient à l’échelle du roman certaines des grandes interrogations d’Eco
Couverture du livre Le Pendule de Foucault d’Umberto Eco.
Le Pendule de Foucault — Umberto Eco
Un roman vertigineux sur les signes, les interprétations et notre propension à construire des systèmes capables de finir par nous dépasser

Pour aller plus loin

Le Nom de la rose

Derrière la distance apparente entre une abbaye médiévale et un minibar londonien, le même écrivain observe ce qui arrive lorsque des êtres humains doivent interpréter des signes et des règles.

→ Lire Le Nom de la rose d’Umberto Eco

La route du savoir médiéval

L’univers du Nom de la rose peut se prolonger dans les lieux où les savoirs médiévaux ont réellement circulé : monastères, bibliothèques, scriptoria et centres intellectuels permettent de retrouver le monde historique qui nourrit le roman.

→ Découvrir notre itinéraire littéraire sur la route du savoir médiéval

Umberto Eco

La future page auteur permettra de relier le romancier, le sémiologue, l’essayiste et le chroniqueur plutôt que de présenter séparément les multiples visages de son œuvre.

→ Découvrir Umberto Eco (page à venir)

Littérature italienne

Eco occupe une place singulière dans la littérature italienne du XXe siècle : celle d’un intellectuel capable de faire circuler les mêmes interrogations entre roman historique, sémiotique, culture populaire et chronique humoristique.

→ Explorer la littérature italienne

Penser le voyage en Italie

Le regard d’Eco apporte aussi quelque chose au voyage : la capacité à observer les règles, les signes et les habitudes qui paraissent évidents aux habitants mais deviennent soudain visibles lorsqu’on arrive d’ailleurs.

→ Penser le voyage en Italie (page à venir)


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