Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier : Ce qui reste à vivre

25 Sep 2026 | Canada, Littérature Canada, Prix des cinq continents de la Francophonie

Charlie prépare son repas lorsqu’une inconnue arrive à sa cabane. Elle a emprunté les chemins forestiers pour retrouver Ted Boychuck, un homme qui, enfant, a survécu aux Grands Feux du nord de l’Ontario. Elle voudrait recueillir son témoignage et le photographier. Charlie se méfie de ses questions. Boychuck, de toute façon, vient de mourir.

La photographe aurait pu repartir. Dans la forêt, elle rencontre pourtant Tom et Charlie, découvre les tableaux laissés par Boychuck et assiste à l’arrivée de Marie-Desneige, une femme de 82 ans qui a passé presque toute sa vie adulte en institution. Son projet initial change de nature : les personnes qu’elle approche ont un passé à raconter, mais elles sont aussi occupées à vivre.

Publié en 2011, Il pleuvait des oiseaux tient dans cette rencontre entre une enquête et des vies qui résistent aux récits trop simples. Jocelyne Saucier donne une place à la mémoire d’un incendie, aux choix de deux vieux hommes et au désir d’une femme de disposer enfin de ses journées. Elle le fait avec des cabanes, des repas, des visites, des peintures et une chanson entendue dans la nuit.


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Avant d’ouvrir le livre

Autrice : Jocelyne Saucier
Pays : Canada, Québec
Première publication : 2011, aux éditions XYZ
Genre : roman
Lieu : une forêt du Nord canadien dont la situation exacte reste indéterminée ; Matheson, dans le nord de l’Ontario, appartient au passé de Boychuck
Repère historique : le Grand Feu de Matheson, en 1916
Distinction : Prix des cinq continents de la Francophonie 2011

La photographe travaille sur les survivants des Grands Feux. Tom, Charlie et Boychuck se sont retirés dans la forêt et ont convenu de décider eux-mêmes des conditions de leur mort. Ces deux fils du récit auraient pu conduire à un roman entièrement tourné vers la catastrophe et la fin de vie. L’arrivée de Marie-Desneige ouvre une autre histoire, aussi importante : celle de quelqu’un qui commence à choisir pour elle-même à 82 ans.

Tom, Charlie, Boychuck et Marie-Desneige

Tom et Charlie connaissent les règles de leur vie dans la forêt. Ils ont choisi leurs cabanes, leurs habitudes et la distance qu’ils gardent avec les institutions. Cette décision a un prix très concret : il faut se chauffer, se nourrir et prévoir ce que l’âge rendra bientôt plus difficile. Leur amitié s’est construite autour de cette vie commune, mais chacun conserve son caractère et sa façon d’accueillir les autres.

Ted Boychuck manque à la première rencontre que préparait la photographe. Elle le cherchait parce qu’il avait survécu, enfant, au feu de Matheson. Après sa mort, elle apprend qu’il peignait. Ses tableaux portent la marque de l’incendie, sans livrer à eux seuls toute l’histoire de l’homme qui les a réalisés.

Marie-Desneige arrive plus tard. Elle a passé 66 ans en institution, alors qu’elle a conservé ses facultés. Les habitants des cabanes ne connaissent d’abord d’elle que cette longue privation de liberté. Peu à peu, elle devient une présence avec laquelle il faut compter : elle parle, chante, noue des liens et prend goût à une vie dont elle peut enfin régler une part elle-même.

La photographe, enfin, vient avec un appareil et des questions. Elle cherche un témoignage sur les incendies ; elle trouve des gens qui n’ont aucune obligation de répondre. Sa place parmi eux se construit à mesure qu’elle accepte de revenir sans savoir exactement ce qu’elle rapportera.

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Couverture du roman Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier
Il pleuvait des oiseaux, Jocelyne Saucier.

Une photographe à la porte de Charlie

Le premier échange entre Charlie et la photographe donne au roman son rythme. Elle a parcouru des chemins difficiles pour atteindre la cabane. Lui est occupé à rentrer du bois et à préparer son dîner. Elle sait pourquoi elle est venue, mais cela ne suffit pas à la faire entrer. Charlie veut comprendre qui elle est et ce qu’elle attend des habitants de la forêt.

La rencontre passe aussi par les plantes qu’ils observent autour d’eux. La photographe connaît leurs noms ; Charlie connaît leurs usages et leur place dans ce bois où il vit. Ce bref décalage empêche de distribuer trop vite les rôles entre celle qui viendrait apprendre et celui qui aurait seulement des souvenirs à livrer. Tous deux connaissent quelque chose du lieu, par des chemins différents.

Boychuck étant mort, la photographe ne pourra obtenir ni son portrait ni l’entretien qu’elle imaginait. Son enquête se poursuit néanmoins, au contact de ceux qui l’ont connu et des œuvres qu’il a laissées. Saucier laisse du temps à ces visites. Une confiance hésitante, un repas ou une conversation interrompue comptent davantage ici qu’une révélation obtenue d’un seul coup.

Les tableaux de Boychuck et le feu de Matheson

Le feu de Matheson a ravagé une partie du nord de l’Ontario en 1916. Boychuck y a survécu enfant. Plusieurs décennies plus tard, la photographe espérait rencontrer l’un des derniers témoins de ces incendies ; à son arrivée, il n’y a plus que les récits des autres et les tableaux qu’il a peints.

Ces peintures donnent une autre direction à sa recherche. Une photographie de Boychuck âgé aurait conservé son visage. Les tableaux montrent plutôt ce qu’il a continué de porter de l’incendie. Ils invitent à regarder longtemps, tout en laissant une question ouverte : que voyait-il encore du feu lorsqu’il peignait, tant d’années après y avoir échappé ?

Le roman ne transforme pas pour autant Boychuck en simple survivant. Il a vieilli avec Tom et Charlie, partagé leur vie dans les bois et choisi de peindre. L’événement de 1916 éclaire son parcours, mais ne contient pas à lui seul toutes les années qui ont suivi. C’est ce que la photographe découvre en cherchant un témoin et en rencontrant, à travers ses œuvres et ses proches, un homme qu’elle ne pourra plus interroger.

Des peintures de forêts sombres sont posées dans un atelier en bois
Une évocation des peintures de Boychuck ; les œuvres représentées ont été imaginées pour l’article.

Marie-Desneige arrive dans la forêt

L’histoire de Marie-Desneige pourrait être racontée en une formule terrible : 66 années en institution. Jocelyne Saucier lui rend ce que cette formule écrase. Après son arrivée, il y a des journées à habiter, des habitudes à découvrir et des relations à inventer. Elle n’entre pas dans la forêt comme une personne que Tom et Charlie devraient seulement protéger.

Une scène suffit à mesurer ce changement. Charlie entend Marie-Desneige chanter alors qu’il pensait devoir l’aider à éteindre sa lampe. Il reste à l’écouter. La chanson fait apparaître quelque chose d’elle auquel son passé institutionnel ne donnait pas accès : une voix, des goûts, une manière d’occuper la nuit et l’attention d’un autre. Leur rapprochement commence aussi dans ces moments où ils se découvrent autrement que par ce qu’on leur a raconté l’un de l’autre.

Marie-Desneige déplace les habitudes de la petite communauté. Tom et Charlie avaient organisé leur existence autour de leur retrait et d’un accord sur la mort. Sa présence ramène des projets plus proches : se revoir, partager du temps, attendre quelqu’un. L’âge demeure, ainsi que tout ce qu’elle a perdu. Le roman lui laisse pourtant le droit de vouloir encore.

Vivre libre exige aussi des alliés

Les cabanes offrent à Tom et Charlie une autonomie qu’ils défendent. Aucun d’eux ne vit cependant sans les autres. Il leur faut des provisions, des personnes capables de rejoindre la forêt et assez de confiance pour que leur retraite reste possible. Cette organisation donne de la consistance à leur choix : vivre loin ne signifie pas que les besoins du corps ou les obligations entre amis disparaissent.

Leur accord autour de la mort appartient à cette même vie pratique. Ils veulent éviter qu’une décision soit prise à leur place lorsqu’ils ne pourront plus assurer seuls leur quotidien. Saucier ne traite pas cet accord comme une devise. Le temps passe, leurs forces changent et l’arrivée de nouvelles personnes modifie ce qu’ils pensaient vouloir pour la suite.

La forêt peut accueillir des existences que la vie ordinaire avait comprimées, mais elle ne répare rien par sa seule beauté. Boychuck y a porté le souvenir du feu. Marie-Desneige y arrive avec les années qu’elle ne récupérera pas. Tom et Charlie y vieillissent. Ce qu’ils construisent ensemble tient aux gestes répétés, à la confiance et à l’attention qu’ils s’accordent.

Une femme âgée marche sur un sentier entre deux cabanes en bois
L’arrivée d’une nouvelle habitante parmi les cabanes, dans une scène inspirée du roman.

Les lieux du roman

Matheson est le lieu historique qui motive la recherche de la photographe. Le Grand Feu de 1916 appartient au passé de Boychuck et revient dans ses peintures. Le village incendié et les cabanes où il a vécu âgé ne doivent pas être confondus : le roman ne donne pas une adresse précise à la forêt où la photographe retrouve ses compagnons.

Les chemins forestiers font sentir la distance entre cette vie et le monde que la photographe vient de quitter. Il faut du temps pour rejoindre Charlie. Une fois arrivée, elle ne peut circuler librement dans l’existence des autres sous prétexte qu’elle a fait le trajet.

Les cabanes sont enfin des lieux habités, avec du bois, des repas, des lampes et des visites. À travers ces détails, la forêt prend une forme humaine. Elle est assez vaste pour permettre de disparaître aux yeux des institutions, et assez proche d’une cabane à l’autre pour que l’on remarque une absence ou que l’on entende une chanson.

À propos de Jocelyne Saucier

Jocelyne Saucier vit à Rouyn-Noranda, au Québec. Il pleuvait des oiseaux est son quatrième roman. Publié aux éditions XYZ en 2011, il a reçu la même année le Prix des cinq continents de la Francophonie et a ensuite été traduit dans de nombreuses langues. L’autrice a également écrit Les héritiers de la mine et À train perdu, autre roman qui parcourt le Nord canadien, cette fois au fil du rail.

Dans Il pleuvait des oiseaux, elle laisse au passé sa force sans lui donner toute la place. Boychuck a connu le feu ; Marie-Desneige, une longue institutionnalisation ; Tom et Charlie, les raisons qui les ont poussés à se retirer. Leurs histoires apparaissent à travers ce qu’ils font et ce qu’ils choisissent au présent. C’est ce mouvement qui permet au roman d’aborder des vies très avancées sans les figer dans un bilan.

Pourquoi lire Il pleuvait des oiseaux aujourd’hui ?

Le livre prend au sérieux le souhait de personnes âgées de décider où et avec qui elles vivent. Il montre aussi ce que cette volonté demande matériellement : des forces, un lieu, de l’aide et des alliés capables de respecter leurs décisions. Tom, Charlie et Marie-Desneige n’ont pas suivi le même chemin jusqu’à la forêt. Les réunir dans une seule idée de la liberté ferait perdre ce qui rend chacun d’eux attachant.

Le roman donne également à réfléchir à ce que l’on garde d’une catastrophe lorsque ses témoins disparaissent. La photographe arrive trop tard pour parler à Boychuck, mais ses peintures sont là. Elle peut les voir, poser des questions et poursuivre son travail ; elle doit accepter qu’il lui manquera sa voix. Saucier fait de cette absence une part de l’enquête, tout en laissant les vivants continuer leur propre histoire.

Pour quel lecteur ?

Il pleuvait des oiseaux conviendra aux lecteurs qui aiment découvrir des personnages par leurs gestes et leurs conversations, sans que tout soit expliqué dès les premières pages. La forêt y occupe une vraie place, mais le cœur du roman tient aux relations qui se forment dans les cabanes. La mort, l’incendie et l’institutionnalisation traversent le récit ; une tendresse vive circule aussi entre les personnages, parfois là où ils ne l’attendaient plus.


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