Lombardie, 1628. Renzo et Lucia s’apprêtent à se marier lorsque don Abbondio, le curé qui doit célébrer leur union, reçoit l’ordre de tout arrêter. Derrière cette interdiction se trouve don Rodrigo, un seigneur local décidé à imposer sa volonté et suffisamment puissant pour que ceux qui l’entourent préfèrent céder.
Cette histoire de mariage contrarié ouvre progressivement sur un monde beaucoup plus vaste. Les deux fiancés sont séparés, prennent des chemins différents et rencontrent les institutions, les puissants, les religieux, les foules et les violences qui organisent la société lombarde du XVIIe siècle. Milan connaît les émeutes de la faim. La guerre traverse le nord de la péninsule. La peste bouleverse les villes et les campagnes.
Alessandro Manzoni fait ainsi entrer la grande Histoire dans la vie de personnages qui n’ont aucun pouvoir sur elle. Mais Les Fiancés raconte aussi une autre histoire, contemporaine cette fois de son auteur : celle d’une péninsule encore divisée et d’un écrivain qui cherche une langue capable d’être comprise au-delà des appartenances régionales.
C’est cette rencontre entre destins individuels, territoire, histoire et langue qui donne au roman une place essentielle dans la littérature italienne.
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Avant d’ouvrir le livre
Titre original : I promessi sposi
Auteur : Alessandro Manzoni
Première publication : 1825-1827
Édition définitive : 1840-1842
Genre : roman historique
Époque du récit : 1628-1630
Territoire principal : Lombardie
Pour entrer dans le livre : pouvoir · histoire · langue · société · Lombardie
Manzoni commence une première version, Fermo e Lucia, en 1821. Après plusieurs transformations, I promessi sposi paraît en trois volumes entre 1825 et 1827. L'écrivain reprend ensuite profondément la langue du roman avant l'édition définitive de 1840-1842.
Renzo et Lucia, deux vies prises dans une histoire qui les dépasse
Renzo Tramaglino et Lucia Mondella appartiennent au monde des gens ordinaires. Leur projet est simple : travailler, se marier et construire leur vie ensemble.
Renzo Tramaglino
Renzo agit, se déplace, s’emporte et se trompe parfois sur ce qui l’entoure. Sa séparation d’avec Lucia le conduit jusqu’à Milan, où il se retrouve au milieu des émeutes provoquées par la pénurie de pain, puis l’oblige à fuir.
À travers lui, le roman s’ouvre largement sur l’espace public : travail, justice, ville, foule, frontières et pouvoir politique.
Lucia Mondella
Lucia rencontre davantage le pouvoir exercé directement sur les existences. Le désir de don Rodrigo, la protection ambiguë du couvent de Monza, son enlèvement et son face-à-face avec l’Innominato placent régulièrement son avenir entre les mains d’autres personnages.
Sa réserve ne signifie pourtant pas l’absence de volonté. Ses convictions et ses décisions exercent une influence réelle sur ceux qu’elle rencontre.
Autour d’eux
Manzoni construit une galerie de personnages qui donnent différentes formes au pouvoir et à la responsabilité.
Don Rodrigo utilise sa position sociale pour imposer son désir.
Don Abbondio connaît son devoir mais choisit constamment sa propre sécurité.
Fra Cristoforo met son autorité au service de ceux qui disposent de moins de pouvoir.
L’Innominato, personnage redouté dont la crise intérieure constitue l’un des grands moments du roman, introduit la possibilité du changement.
Gertrude, la religieuse de Monza, révèle quant à elle ce que les contraintes familiales et sociales peuvent produire lorsqu’elles déterminent une existence entière.
Cette diversité compte beaucoup : Les Fiancés raconte les rapports de pouvoir à travers les comportements humains bien davantage qu’à travers des idées abstraites.
Un mariage face au pouvoir
L’obstacle placé devant Renzo et Lucia paraît d’abord local : don Rodrigo veut empêcher leur mariage.
Cette situation suffit pourtant à dévoiler tout un système.
Renzo cherche le droit et découvre rapidement combien celui-ci protège mal celui qui ne dispose ni de relations ni de position sociale. Don Abbondio représente parfaitement cet équilibre fragile. Il sait que l’ordre reçu est injuste, mais la peur des représailles détermine sa conduite.
Manzoni place ainsi des personnages modestes au centre d’un roman historique, choix encore remarquable dans le contexte littéraire où il écrit. Treccani souligne d'ailleurs le caractère novateur de cette élection de deux jeunes gens du peuple comme protagonistes.
Le roman observe ensuite les différentes manières de vivre dans cette organisation sociale : profiter du système, le subir, s’en accommoder, tenter de protéger les plus faibles ou trouver le courage de changer.
La mésaventure de deux fiancés devient peu à peu une exploration de la société.
Quand les vies ordinaires rencontrent la grande Histoire
La séparation de Renzo et Lucia donne au récit son mouvement. Elle permet surtout à Manzoni de changer progressivement d’échelle.
Renzo arrive à Milan au moment où la ville est secouée par des émeutes liées à la pénurie et au prix du pain. La guerre de Succession de Mantoue et du Montferrat affecte la Lombardie. Les lansquenets traversent le territoire. Puis la peste de 1630 bouleverse les équilibres qui subsistaient.
Ces événements modifient directement les possibilités de circuler, de travailler, de se protéger et de retrouver ceux que l’on aime. Le roman historique prend alors tout son sens : l’Histoire existe à hauteur d’individu.
Manzoni s'appuie sur une documentation historique importante, tout en utilisant la fiction pour entrer dans les réactions, les hésitations et les choix de ceux qui vivent ces événements. Son rapport au roman historique repose précisément sur cette articulation entre faits historiques et exploration de l'expérience humaine.
C’est l’une des raisons pour lesquelles Les Fiancés occupera une place importante dans nos futurs Repères historiques pour lire la littérature italienne : il montre ce que les grands événements deviennent lorsqu’ils arrivent dans la vie quotidienne.
Milan, la faim et la foule
Lorsque Renzo arrive à Milan, la ville traverse une crise.
Le pain manque, les prix provoquent la colère, les décisions des autorités alimentent les tensions et la foule investit les rues. Renzo découvre une situation dont il comprend imparfaitement les mécanismes et se laisse emporter par ce qu’il voit et entend. Son discours contre les puissants finit par attirer l'attention des autorités.
La ville devient alors beaucoup plus qu’un décor.
Les nouvelles y circulent avec les rumeurs. Les décisions politiques ont des conséquences immédiates sur l’approvisionnement. La foule devient un acteur collectif. Le pouvoir tente de reprendre le contrôle.
Cette Milan populaire et politique est très éloignée de la ville patrimoniale que connaît le voyageur contemporain. Elle permet surtout de comprendre comment Manzoni utilise un territoire : un lieu existe par les relations sociales et historiques qui s’y déploient.

Avec l’arrivée de Renzo, le roman change d’échelle : pénurie, décisions politiques et mouvements de foule font de la ville un acteur du récit.
La peste, quand une société entière vacille
La peste de 1630 occupe une place considérable dans la dernière partie du roman.
Manzoni décrit la maladie, mais également les comportements qu’elle fait apparaître. Les autorités tardent à mesurer la gravité de la situation. La peur nourrit les rumeurs et les accusations. La recherche de responsables accompagne la progression de l’épidémie.
Le lazaret milanais devient finalement le lieu où convergent plusieurs trajectoires. Lucia y est malade. Renzo y arrive en la cherchant. Fra Cristoforo y poursuit son engagement auprès des autres. Don Rodrigo y apparaît à son tour, frappé par la maladie.
La crise collective rejoint ainsi l’histoire intime commencée plusieurs centaines de pages auparavant.
C'est l'une des grandes forces de la construction du roman : Manzoni conserve simultanément plusieurs échelles — un couple, une communauté, une ville et une société traversée par la guerre et l'épidémie.
La foi, la responsabilité et la possibilité de changer
La dimension chrétienne appartient profondément aux Fiancés. La Providence, le pardon, la conversion et la responsabilité traversent le roman.
Manzoni n’en fait pourtant pas une simple opposition entre croyants vertueux et personnages condamnables.
Don Abbondio appartient à l’Église et manque constamment de courage. Gertrude est religieuse et son histoire révèle la violence des décisions prises pour elle par sa famille. Fra Cristoforo, à l’inverse, transforme son propre passé en engagement auprès des autres.
L’Innominato porte cette question encore plus loin.
Sa rencontre avec Lucia intervient au moment d’une crise intérieure qui bouleverse la trajectoire du personnage. Manzoni s’intéresse alors à quelque chose qui traverse tout le roman : ce qu’un être humain fait de la marge de liberté qui lui reste.
Pour un lecteur contemporain, la place de la religion peut créer une certaine distance. Elle constitue aussi l’une des clés du système moral du roman et de la pensée de Manzoni. La prendre au sérieux permet de mieux comprendre les choix des personnages, sans exiger du lecteur qu’il partage leur conception du monde.
Un roman qui participe à l’histoire de la langue italienne
L’histoire éditoriale des Fiancés est presque aussi importante que son intrigue pour comprendre sa place dans la culture italienne.
Lorsque Manzoni commence son roman en 1821, l’Italie politique n’existe pas encore. La péninsule reste divisée et les usages linguistiques sont profondément régionaux.
Écrire un roman destiné à dépasser un lectorat local soulève donc une question très concrète : quelle langue employer ?
La première rédaction, Fermo e Lucia, ne satisfait pas Manzoni. La version publiée entre 1825 et 1827 est elle-même reprise après son séjour à Florence. L'écrivain s'oriente progressivement vers le florentin vivant des milieux cultivés et élimine notamment de nombreux lombardismes et des formes qu'il juge trop littéraires.
Le travail se poursuit pendant des années et aboutit à l’édition définitive de 1840-1842.
Il touche le vocabulaire, la syntaxe et le ton même de la prose. Manzoni recherche une langue écrite capable de conserver quelque chose de l’usage vivant et d’être comprise par un lectorat plus vaste.
Le roman possède ainsi une double temporalité fascinante.
Il raconte la Lombardie du XVIIe siècle tout en participant à une question essentielle du XIXe : comment construire une langue commune dans une péninsule qui ne forme pas encore un État unifié ?
Cette dimension sera développée dans notre future page La langue italienne en littérature.
Une Italie avant l’Italie
Pour le lecteur contemporain, Renzo et Lucia vivent évidemment en Italie.
Leur réalité politique est différente.
L’action se déroule dans le duché de Milan sous domination espagnole, au sein d’une péninsule fragmentée. L’unification italienne appartient encore à un avenir lointain pour les personnages et n’est toujours pas accomplie lorsque Manzoni commence à écrire son roman.
Trois temporalités se superposent donc :
la Lombardie de 1628-1630, où vivent Renzo et Lucia ;
l’Italie du XIXe siècle, depuis laquelle Manzoni écrit et retravaille son œuvre ;
l’Italie nationale, dans laquelle le roman deviendra ensuite une référence littéraire et linguistique majeure.
Cette superposition explique en partie pourquoi Les Fiancés constitue l’une des 10 lectures essentielles pour entrer dans la littérature italienne.
Le livre permet de remonter en amont de l’État italien et d'observer combien les territoires, les pouvoirs et les langues possèdent des histoires plus anciennes que la nation qui finira par les réunir.
Les lieux des Fiancés
La géographie du roman accompagne directement les transformations de l’histoire. Le déplacement sépare Renzo et Lucia, les confronte à des mondes différents puis permet finalement leurs retrouvailles.
Le territoire de Lecco et le lac de Côme
C’est ici que commence le récit. Manzoni installe immédiatement ses personnages dans un paysage lombard précis, entre lac et montagnes.
Ce territoire représente d'abord leur espace familier : celui du travail, de la famille et du mariage prévu. L’intervention de don Rodrigo transforme cet environnement quotidien en lieu qu’ils doivent quitter.
Monza
Lucia et sa mère Agnese trouvent refuge à Monza, où elles rencontrent Gertrude.
Le couvent pourrait représenter un espace de protection. L’histoire de Gertrude et son implication dans la suite des événements donnent au lieu une fonction beaucoup plus ambiguë.
Milan
Avec Renzo, le roman change d’échelle.
Milan concentre les tensions politiques et sociales : émeutes du pain, justice, circulation des nouvelles puis peste. La ville devient ensuite le lieu des retrouvailles, au lazaret.
L’Adda et le territoire de Bergame
La fuite de Renzo le conduit vers l’Adda puis au-delà de la frontière du duché de Milan, vers le territoire de Bergame alors sous domination vénitienne. Le passage d’un cours d’eau devient ainsi un passage politique.
Cette géographie rappelle une réalité importante pour notre parcours Lire l’Italie à travers ses territoires : les frontières intérieures de la péninsule ont longtemps organisé les déplacements, les appartenances et les pouvoirs.
→ Lire l’Italie à travers ses territoires (page à venir)

Dans le parcours de Renzo, franchir l’Adda signifie aussi quitter le duché de Milan pour gagner un territoire alors placé sous l’autorité de la République de Venise.
Sur les traces des Fiancés
Les Fiancés permet de comprendre pourquoi ces paysages, ces villes et même certaines frontières anciennes occupent une telle place dans l'imaginaire italien.
→ Sur les traces des Fiancés : de Lecco à Milan à travers la Lombardie de Manzoni
À propos d’Alessandro Manzoni
Né à Milan en 1785 et mort dans cette même ville en 1873, Alessandro Manzoni occupe une position particulière dans l'histoire culturelle italienne.
Poète, dramaturge, romancier et penseur de la langue, il appartient à une génération qui voit se développer le mouvement conduisant à l'unification de la péninsule. Son œuvre est profondément marquée par sa réflexion religieuse, par son intérêt pour l'Histoire et par la question du rapport entre vérité historique et invention littéraire.
Les Fiancés l'occupe pendant près de vingt ans. Entre Fermo e Lucia, l'édition de 1825-1827 et celle de 1840-1842, Manzoni transforme la structure, les personnages et surtout la langue du roman.
Son travail linguistique dépassera largement le destin de son livre. La recherche d'une langue commune fondée sur l'usage florentin vivant jouera un rôle majeur dans les débats linguistiques de l'Italie du XIXe siècle.
C'est pourquoi Manzoni doit être lu à la fois comme l'auteur d'un grand roman historique et comme l'un des acteurs de la construction culturelle de l'Italie moderne.
→ Explorer Alessandro Manzoni (page auteur à venir)
Pourquoi lire Les Fiancés aujourd’hui ?
Son statut de classique peut donner une fausse idée du livre.
Les Fiancés est certes une œuvre patrimoniale, longuement étudiée dans les écoles italiennes. Mais sa richesse tient moins à cette consécration qu’à la manière dont Manzoni fait tenir ensemble plusieurs dimensions rarement séparées dans l’existence réelle : la vie intime, les rapports sociaux, le territoire, les décisions politiques, la religion, la guerre, la maladie et la langue.
Le roman possède aussi ses distances.
Certaines digressions historiques ralentissent fortement l’intrigue. La conception chrétienne de Manzoni structure profondément le récit. Le narrateur intervient régulièrement et guide parfois davantage son lecteur que ne le ferait un romancier contemporain.
Ces caractéristiques demandent une lecture disponible. Elles font également partie de l'expérience du livre.
Et derrière l’ampleur historique demeure une idée très simple : les événements que nous appelons ensuite « Histoire » arrivent toujours dans la vie de quelqu’un.
Renzo et Lucia donnent un visage à cette évidence.
C’est probablement là que le roman conserve aujourd’hui sa plus grande force.
Pour quel lecteur ?
Les Fiancés trouvera particulièrement sa place auprès des lecteurs qui aiment :
- les grandes fresques historiques où les destins individuels rencontrent les bouleversements collectifs ;
- les romans qui permettent d’entrer dans le fonctionnement d’une société ;
- les œuvres où villes, campagnes et frontières participent véritablement au récit ;
- l’histoire de l’Italie et la formation de sa langue ;
- les classiques qui demandent du temps et récompensent une lecture attentive.
À savoir avant de commencer : le roman comporte d'importants développements historiques, des interventions fréquentes du narrateur et une dimension religieuse structurante. Pour une première lecture, une édition annotée aide à situer les événements et les références sans alourdir le parcours.
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