Quand un éclat de rire pouvait devenir une affaire sérieuse.
Dans Le Nom de la rose, Umberto Eco construit toute son intrigue autour d'une idée qui peut sembler étrange au lecteur moderne : le rire serait dangereux.
À première vue, cela paraît excessif. Comment quelques éclats de rire pourraient-ils menacer une abbaye, une institution religieuse ou même une société entière ?
Pourtant, derrière cette question se cache l'un des débats les plus fascinants du Moyen Âge.
Car le rire n'était pas seulement un signe de joie ou de divertissement. Il pouvait devenir une manière de remettre en cause l'autorité, de contester les hiérarchies, de tourner le pouvoir en dérision et d'introduire le doute là où régnaient les certitudes.
C'est précisément ce que comprend Jorge de Burgos dans Le Nom de la rose. Et c'est aussi ce qui explique sa peur obsessionnelle du livre perdu d'Aristote consacré au rire.
Pour comprendre cette peur, il faut remonter bien avant l'abbaye imaginée par Umberto Eco.
Le livre perdu d’Aristote
Dans le roman, les moines recherchent un manuscrit légendaire : le second livre de la Poétique d'Aristote consacré à la comédie et au rire.
L'idée est particulièrement séduisante parce qu'elle s'appuie sur une réalité historique.
Nous possédons aujourd'hui la première partie de la Poétique, dans laquelle Aristote analyse principalement la tragédie. Mais les spécialistes pensent depuis longtemps qu'une partie consacrée à la comédie a pu exister sans nous parvenir.
Personne ne sait exactement ce qu'Aristote aurait écrit sur le sujet.
Cette absence a nourri l'imagination de nombreux écrivains, dont Umberto Eco.
Dans Le Nom de la rose, le livre disparu devient presque un personnage invisible. On ne le lit jamais réellement. On ne connaît pas son contenu exact. Pourtant il influence tous les événements.
Cette absence est d'ailleurs caractéristique du roman. Eco aime les textes cachés, les livres perdus et les connaissances inaccessibles.
Le manuscrit d'Aristote représente moins un ouvrage précis qu'une idée : celle d'un savoir capable de modifier profondément la manière dont les hommes regardent le monde.

Le rire face à l’autorité
Pourquoi un livre consacré au rire pourrait-il inquiéter autant ?
Parce que le rire possède une capacité particulière : il réduit les distances.
Un roi ridiculisé cesse momentanément d'impressionner.
Un chef tourné en dérision perd une partie de son aura.
Une institution moquée apparaît soudain moins solide qu'elle ne semblait l'être.
Le rire n'attaque pas directement le pouvoir.
Il l'expose.
Il montre ses contradictions, ses excès ou ses faiblesses.
Pour une société fondée sur des hiérarchies très marquées, cette capacité pouvait être perçue comme profondément déstabilisatrice.
Le Moyen Âge est souvent présenté comme une époque dominée par l'obéissance et l'ordre. La réalité est plus nuancée, mais les structures hiérarchiques y occupent effectivement une place centrale :
- Dieu au sommet de la création ;
- le pape et les autorités religieuses ;
- les rois ;
- les seigneurs ;
- les communautés locales.
Dans un tel système, tout ce qui réduit la distance symbolique entre les individus peut devenir source d'inquiétude.
Or le rire accomplit précisément cela.
Le carnaval : Quelques jours où le monde marche à l’envers
Pour comprendre le pouvoir du rire au Moyen Âge, il faut aussi s'intéresser au carnaval.
Dans de nombreuses villes européennes, certaines périodes de l'année donnaient lieu à des fêtes où les règles habituelles étaient temporairement suspendues.
Pendant quelques jours :
- les pauvres se moquaient des riches ;
- les serviteurs caricaturaient leurs maîtres ;
- les autorités religieuses étaient parodiées ;
- les rôles sociaux s'inversaient.
Les costumes, les masques et les déguisements brouillaient les distinctions habituelles.
Le monde semblait fonctionner à l'envers.
L'historien et théoricien russe Mikhaïl Bakhtine a beaucoup travaillé sur cette culture carnavalesque. Selon lui, le carnaval créait un espace où les hiérarchies pouvaient être momentanément suspendues sans pour autant disparaître définitivement.
Le rire devenait alors une soupape sociale.
Mais cette suspension temporaire montrait aussi une vérité dérangeante : les hiérarchies n'étaient pas naturelles. Elles pouvaient être renversées, même brièvement.
Et cette simple possibilité suffisait parfois à inquiéter les détenteurs du pouvoir.
Les débats sur le rire s'inscrivent dans un monde où les livres circulent lentement et où certaines idées peuvent être surveillées de près.
→ Lire : Lire au Moyen Âge : manuscrits, copistes et bibliothèques
Jorge de Burgos ou la peur du doute
Dans Le Nom de la rose, Jorge de Burgos ne craint pas seulement le rire.
Il craint ce qui vient après.
Pour lui, le rire conduit au doute.
Le doute affaiblit les certitudes.
Et des certitudes affaiblies fragilisent l'autorité.
Son raisonnement repose sur une logique implacable.
Une société fondée sur des vérités absolues ne peut pas facilement accepter l'ironie. Car l'ironie oblige à envisager qu'une chose puisse être vue sous plusieurs angles.
Or Jorge défend un monde où certaines vérités ne doivent jamais être remises en question.
Le rire devient donc une menace intellectuelle bien avant d'être une menace morale.
C'est probablement l'un des aspects les plus modernes du roman d'Umberto Eco.
Car derrière les murs de l'abbaye médiévale se cache une question toujours actuelle :
Que devient une autorité lorsqu'on commence à en rire ?
Cette peur du rire constitue l'un des moteurs du Nom de la rose.
→ Découvrir l'article consacré au roman

Le rire est-il compatible avec la foi ?
L'opposition entre rire et religion n'est pourtant pas aussi simple que le laisse penser Jorge de Burgos.
Le Moyen Âge chrétien n'était pas un monde sans humour.
Les fabliaux circulaient largement.
Les fêtes populaires existaient.
Les marges des manuscrits étaient parfois remplies de dessins surprenants, voire franchement burlesques.
On y trouve :
- des animaux jouant d'instruments de musique ;
- des chevaliers combattant des escargots géants ;
- des créatures hybrides parfois absurdes ;
- des scènes volontairement grotesques.
Même dans les lieux consacrés au savoir religieux, l'humour trouvait sa place.
La position de Jorge apparaît donc comme une vision extrême plutôt que comme un reflet fidèle de l'ensemble du Moyen Âge.
C'est précisément ce qui rend le personnage intéressant : il incarne une peur particulière du rire, pas la pensée médiévale dans son ensemble.
Un roman qui parle autant du XXIe siècle que du XIVe
La force de Le Nom de la rose tient aussi à sa capacité à dépasser son cadre historique.
Le livre parle du Moyen Âge.
Mais il parle également de toutes les époques où certaines idées sont considérées comme dangereuses.
Car derrière le rire se cachent des questions plus vastes :
- qui décide de ce qui peut être dit ?
- quelles idées doivent circuler ?
- quelles connaissances doivent rester cachées ?
- jusqu'où peut-on remettre en question l'autorité ?
Le manuscrit perdu d'Aristote devient alors le symbole de toutes les idées que certains cherchent à protéger et que d'autres cherchent à faire disparaître.
Pourquoi cette question fascine encore aujourd’hui
Près de quarante-cinq ans après sa publication, Le Nom de la rose continue de susciter des débats parce qu'il ne propose pas de réponse simple.
Le rire y apparaît tour à tour comme :
- une source de liberté ;
- un outil de réflexion ;
- une arme contre les abus de pouvoir ;
- une force capable d'ébranler les certitudes.
Et c'est peut-être précisément ce que Jorge de Burgos avait compris avant tout le monde.
Le rire ne renverse pas forcément les institutions.
Mais il rappelle qu'aucune autorité n'est totalement à l'abri du regard critique.
Dans une bibliothèque médiévale comme dans le monde contemporain, cette idée conserve une puissance étonnante.
Pour poursuivre la réflexion
- Le Nom de la rose d'Umberto Eco
- Quand les livres tuaient : le conte oriental caché dans Le Nom de la rose
- Lire au Moyen Âge : manuscrits, copistes et bibliothèques
Livres qui ont inspiré cet article

Le roman qui a suscité cette question. Toute l'intrigue repose sur la peur qu'inspire un ouvrage consacré au rire et sur les conséquences que pourrait avoir une pensée capable d'ébranler les certitudes.





